Partie 3: Conditions de vie
105
3.2 Inégalités importantes en matière de santé
des résidents au Luxembourg 2
Depuis le début de l’épidémie du COVID-19 au Luxembourg il y a 18 mois,
les questions sur les risques d’infection et de maladie grave font partie
intégrante de notre quotidien. Le gouvernement a été contraint d’adopter
des mesures exceptionnelles afin de protéger la santé de la population.
Dans le domaine de la santé, les mesures prises ont été d’application
universelle: consignes sanitaires (port du masque, mesures d'hygiène,
etc.), invitation à participer au dépistage du COVID-19 et à se faire
vacciner contre le virus SARS-CoV-2. Cela ne signifie toutefois pas que
l’impact du virus sur la santé des individus ait été uniforme au sein des
différents sous-groupes socioéconomiques de la population. Les carac -
téristiques particulières des individus, par exemple le statut d’activité sur
le marché du travail, l’occupation et le secteur d’activité, ont fait que
certaines personnes ont été plus exposées au virus et ont probablement
été davantage infectées. Les inégalités socioéconomiques qui grevaient
déjà la société luxembourgeoise avant que le SARS-CoV-2 ne frappe ont
pour corollaire des inégalités de santé parmi les individus. Ainsi, les sous-
groupes de la population qui avaient déjà une santé plus fragile au moment
où l’épidémie a commencé ont probablement nécessité plus souvent une
hospitalisation en lien avec le COVID-19 et ont pu y succomber plus fré -
quemment.
Afin de comprendre le rôle qu’ont joué les inégalités socioéconomiques
dans le déroulement de l’épidémie et in fine dans l’impact qu’a eu le virus
sur la santé des résidents, le ministère de la Santé, le STATEC, le Luxem -
bourg Institute for Socio-Economic Research (LISER), et l’Inspection
générale de la sécurité sociale (IGSS) ont entamé des analyses en commun.
L’objectif dans un premier temps est d’analyser selon des critères tels que
le niveau de vie du ménage, le type de famille, l’âge des personnes, leur
statut d’activité, leur nationalité etc. l’incidence des infections, des hos -
pitalisations, des décès en lien avec le COVID-19.
Sur base de microdonnées administratives anonymisées mises à dispo -
sition par l’IGSS à travers le "Luxembourg Microdata Platform on Labour
and Social Protection", les résultats provisoires des chercheurs du STATEC
et du LISER montrent que certaines catégories socioéconomiques ont en
effet connu des taux d’infection et d’hospitalisation nettement plus im -
portants que d’autres, et ce même en tenant compte des autres carac -
téristiques familiales et des circonstances économiques des personnes.
L’ensemble des résultats feront l’objet d’un rapport détaillé, mais dès à
présent trois conclusions importantes sont (i) qu’au cours de l’épidémie
du COVID-19 les personnes vivant dans des ménages plus nombreux ont
été infectées relativement plus souvent, (ii) que plus le niveau de vie du
ménage est faible, plus la probabilité d’hospitalisation en lien avec le
COVID-19 augmente et (iii) que les bénéficiaires de minima sociaux se
caractérisent à la fois par des probabilités d’infection et d’hospitalisation
plus élevées que les non-bénéficiaires.
2 Le prof. Philippe Van Kerm (LISER et Université du Luxembourg) a collaboré à la réalisation de ces
analyses dans le cadre du projet "Santé pour tous".
Rapport travail et cohésion sociale
106
Graphique 3 Un faible niveau de vie expose à un risque accru d’hospitalisation
en lien avec le COVID-19
Taille du ménage
1 personne
2 personnes
3 personnes
4 personnes
5+ personnes
Niveau de vie annuel, euro
Niveau de vie <25 000
25 000-30 000
30 000-35 000
35 000-40 000
40 000-45 000
45 000-50 000
50 000-60 000
Niveau de vie >60 000
Minima sociaux
Ne bénéficie pas
de minima sociaux
Bénéficie de minima sociaux
Probabilités estimées
Probabilités estimées
Hospitalisation - Population totale
Taille du ménage
1 personne
2 personnes
3 personnes
4 personnes
5+ personnes
Niveau de vie annuel, euro
Niveau de vie <25 000
25 000-30 000
30 000-35 000
35 000-40 000
40 000-45 000
45 000-50 000
50 000-60 000
Niveau de vie >60 000
Minima sociaux
Ne bénéficie pas
de minima sociaux
Bénéficie de minima sociaux
Infections - Population totale
0
0.02
0.01
0.03
0.04
0.05
0
0.1
0.05
0.15
0.2
Source: calculs des auteurs, données anonymisées de l’IGSS et de la Direction de la santé
concernant la période du 1er mars 2020 au 31 juillet 2021. Conférence "Santé pour tous",
du 20 septembre 2021, Halle des Poches à Fonte, Belval.
Méthodologie Champ: population des résidents affiliés à la sécurité sociale luxembour- geoise au 1er mars 2020. Définitions: on inclut ici uniquement les infections détectées à travers un test de type PCR. Les bénéficiaires des minima sociaux sont les personnes qui bénéficiaient du revenu d’inclusion sociale (REVIS) et/ou de l’allocation de vie chère au 1er mars 2020. Note: le graphique présente sur l’axe horizontal des probabilités prédites par deux modèles de régression de type logit qui modélisent la proba bilité d’infection (panel gauche) et la probabilité d’hospitalisation en lien avec le COVID-19 (panel droit). Chaque modèle est estimé séparément et tient compte de l’âge, du sexe, de la nationalité, du pays de naissance et du statut par rapport à l’emploi des personnes, de la taille et du niveau de vie des ménages, du nombre d’enfants âgés de moins de 15 ans vivant dans le ménage, de la perception de minima sociaux et des allocations chômage, du nombre de traitements suivis pour des maladies préexis- tantes, et du canton de résidence.
Partie 3: Conditions de vie
107
3.3 Le ressenti des ménages a souffert durant
la pandémie
Cette partie se fonde sur les indicateurs subjectifs de l’enquête EU-SILC
2020 et repose sur les déclarations de personnes interrogées.
Pour résumer, en 2020, au Luxembourg
∆ 26.5% des ménages déclaraient avoir des difficultés à joindre les deux
bouts, en hausse par rapport à 2019.
∆ On observe une remontée de cette proportion par rapport à l’année
précédente dans toutes les catégories sauf pour les personnes au
chômage.
∆ 58.7% des ménages monoparentaux avec au moins deux enfants et
44.3% des locataires ont des difficultés financières.
∆ Pour près de 8 ménages sur 10, la charge financière liée au logement
est préoccupante et s'aggrave s'il y a des enfants à charge dans le
ménage.
∆ 44.6% des locataires et 35.6% des propriétaires avec prêt estiment
que le poids du logement dans leur budget est important, contre
seulement 11.8% des propriétaires sans prêt.
∆ Le problème des arriérés de paiement demeure un phénomène mar -
ginal.
3.3.1 Difficultés à joindre les deux bouts
En 2020, 26.5% des ménages résidant au Luxembourg déclarent avoir
des difficultés à joindre les deux bouts. C’est une hausse de près de 2
points par rapport à 2019. Plus précisément, joindre les deux bouts est
"plutôt difficile" pour 15.0% des ménages, "difficile" pour 8.0%, tandis que
pour 3.6% des ménages ceci est vécu comme "très difficile". Le pourcen -
tage pour la catégorie "difficile" a progressé de 2 points en 2020 par
rapport à l’année dernière. Nous ne sommes donc pas dans une situation
d’extrême difficulté financière mais, comme pour la pauvreté monétaire,
il pourrait s’agir de difficultés ponctuelles liées à la crise économique.
Des écarts importants existent selon les différentes catégories de
ménages. Ce sont les familles monoparentales (c.-à-d. un adulte avec un
ou plusieurs enfants à charge) qui sont les plus exposées aux difficultés
financières, avec des proportions qui ont augmenté en 2020: 58.7% de
ces ménages étaient concernés, contre 55.7% en 2019. La hausse des
difficultés à joindre les deux bouts n’a pas varié dans les ménages isolés
contrairement aux autres ménages avec un ou plusieurs enfants.
La situation financière ne s’améliore pas non plus quand on interroge les
ménages avec deux adultes: 19.3% d’entre eux déclarent avoir des diffi -
cultés. Les choses deviennent plus difficiles si des enfants sont présents:
28.1% des ménages composés de deux adultes avec un enfant et 31.8%
de ceux avec au moins deux enfants trouvent difficile de s’acquitter de
leurs dépenses courantes.
Rapport travail et cohésion sociale
108
Tableau 3 La capacité des ménages à joindre les deux bouts, en %,
concerne un peu plus d’une personne sur 4 en 2021 Capacité du ménage à joindre les deux bouts Difficultés à joindre les deux bouts Pas de difficultés à joindre les deux bouts Très difficile Difficile Plutôt difficile Plutôt facile Facile Très facile 2010 2.2 6.2 14.0 31.6 36.4 9.7 22.4 77.7 2011 2.6 6.4 15.2 29.8 34.7 11.3 24.2 75.8 2012 3.4 6.1 13.5 29.7 36.6 10.8 22.9 77.1 2013 4.2 8.0 15.5 31.5 30.9 9.9 27.7 72.3 2014 3.9 6.8 15.1 30.3 32.3 11.6 25.8 74.2 2015 3.9 7.6 15.0 32.6 29.7 11.2 26.5 73.5 2016 4.2 7.5 15.7 31.6 30.3 10.7 27.4 72.6 2017 5.6 7.1 15.9 34.5 27.4 9.6 28.6 71.4 2018 5.0 7.4 15.3 34.8 27.2 10.3 27.7 72.3 2019 4.2 6.1 14.5 31.0 33.4 10.8 24.9 75.2 2020 3.6 8.0 15.0 33.8 30.7 9.1 26.5 73.5 Source: STATEC (en collaboration avec le LISER), EU-SILC 2010-2020
Graphique 4 La présence d’enfants dans le ménage détériore la capacité
du ménage à joindre les deux bouts Statut d'occupation du logement Locataire Propriétaire - total Propriétaire Propriétaire (pas ou plus Type de ménage Deux adultes - plus de 1 enfant à charge Deux adultes - 1 enfant à charge Deux adultes sans enfants à charge Un adulte - plus de 1 enfant à charge Un adulte - 1 enfant à charge Un adulte sans enfants à charge Pourcentage de ménages déclarant avoir des difficultés à joindre les deux bouts, en % 2020 2019 de remboursements d'emprunt) (avec remboursements d'emprunt) 44.3% 38.9% 17.1% 18.0% 21.1% 23.5% 12.4% 12.3% 31.8% 30.6% 28.1% 25.4% 19.3% 17.1% 58.7% 55.7% 33.5% 39.9% 27.3% 28.3% Note: rupture de séries en 2020 Source: STATEC (en collaboration avec le LISER), EU-SILC 2019-2020 En 2020, 44.3% des ménages locataires ont rencontré des difficultés financières. Cette proportion chute à 17% parmi les ménages propriétaires, avec cependant un écart entre les ménages qui ont encore des rembour- sements d'emprunt en cours et les autres: 21.1% des premiers avouent éprouver des fins de mois difficiles, alors que parmi ceux qui n’ont pas (ou plus) de remboursements d'emprunt à effectuer, ce taux baisse à 12.4%. Cela illustre le poids important que représentent les remboursements d'emprunt et les loyers dans le budget des ménages.
Partie 3: Conditions de vie
109
Parmi les ménages en situation de risque de pauvreté, c’est-à-dire ayant
un niveau de vie inférieur à 60% du niveau de vie médian, 62.8% déclarent
rencontrer des difficultés pour joindre les deux bouts, contre 19.4% de
ceux qui ne sont pas en risque de pauvreté. En croisant une question
subjective (difficulté à joindre les deux bouts) avec une question plus
objective (risque de pauvreté), on obtient donc des résultats qui sont
cohérents. Entre 2019 et 2020, la proportion de ménages pauvres
déclarant avoir des fins de mois compliquées augmente de cinq points
(→ Graphique 4) .
Des différences de perception existent également entre les ménages
selon le niveau d’éducation de la personne de référence. Ainsi, 42% des
ménages dont la personne de référence a un faible niveau d’éducation
(secondaire inférieur) déclarent être vulnérables financièrement, contre
29.4% des ménages dont la personne de référence a atteint un niveau
moyen (secondaire supérieur) et 12.5% de ceux dont la personne de
référence a atteint un niveau élevé (universitaire).
Les résultats de 2020 révèlent que ce sont les ménages dont la personne
de référence est au chômage qui déclarent le plus souvent avoir des fins
de mois difficiles: en moyenne, 63.1% de ces ménages le déclarent, contre
47.7% des ménages dont la personne de référence est inactive 3 (autre
que retraitée), 24.9% des ménages dont la personne de référence est en
emploi et 14.7% de ceux dont la personne de référence est retraitée. Deux
constats majeurs se dégagent: d’une part, le fait d’être en emploi ne
garantit pas des fins de mois sereines et, d’autre part, les personnes
au chômage sont fortement exposées (à plus de 60%) aux difficultés
financières.
Graphique 5 Une part importante des pauvres déclarent avoir des difficultés
à joindre les deux bouts
Non-pauvres
Pauvres
2019
Pourcentage de ménages déclarant avoir des difficultés à joindre les deux bouts
2020
18.4% 19.4%
57.1%
62.8%
Source: STATEC (en collaboration avec le LISER), EU-SILC 2019-2020
3 Les inactifs sont par convention les personnes qui ne sont ni en emploi (BIT) ni au chômage: jeunes
de moins de 15 ans, étudiants et retraités ne travaillant pas en complément de leurs études ou de
leur retraite, hommes et femmes au foyer, personnes en incapacité de travailler.
Rapport travail et cohésion sociale
110
Graphique 6 Les personnes au chômage déclarent être plus vulnérables
financièrement Niveau éducation Élevé Moyen Faible Statut d'activité En emploi Chômage Pensionné Autre inactif Profession exercée Cadres dirigeants, professions intellectuelles Professions intermédiaires Employés Travailleurs manuels Classe d'âge 0-29 30-49 50-64 65+ Pourcentage de ménages déclarant avoir des difficultés à joindre les deux bouts 2020 2019 12.5% 13.4% 29.4% 27.8% 42.0% 36.1% 24.9% 24.1% 63.1% 71.4% 14.7% 13.8% 47.7% 45.9% 9.7% 11.4% 15.7% 18.5% 40.4% 30.1% 47.4% 45.6% 31.8% 27.8% 29.2% 29.6% 30.6% 27.7% 13.5% 11.5% Source: STATEC (en collaboration avec le LISER), EU-SILC 2019-2020 Plus on monte dans l’échelle des professions, moins on ressent de difficul- tés liées à l’argent. 47.4% des ménages dont la personne de référence exerce une activité manuelle ont des soucis financiers, contre 9.7% des ménages dont la personne de référence occupe un poste de cadre dirigeant. Pour ce qui est des classes d'âge, 13.5% des ménages dont la personne de référence est âgée de 65 ans ou plus déclarent avoir des problèmes d’argent, et pour les ménages dont la personne de référence est âgée de moins de 65 ans, les proportions oscillent entre 29% et 32%. Les difficultés financières rencontrées par certains ménages au Luxembourg font qu’une partie de la population est exclue de certains biens et services qui sont importants pour permettre une bonne insertion dans la société. Par exemple, 35.5% des ménages qui déclarent avoir des difficultés finan- cières n’ont pas les moyens de partir une semaine en vacances loin de leur domicile.