3.4. Sensibilité : choix de source pour les émissions mondiales de CH4 et N2O
Pour l a France et les pays de l’Union Européenne (plus le Royaume -Uni, la Norvège et la Suisse) , le calcul
d’empreinte est basé sur les comptes d’émission dans l’air officiels diffusés par les pays concernés (cf. partie
2.2.1).
L’incertitude est plus importante pour le reste du monde , où les instituts statistiques ne diffusent pas d’AEA, et
donc les inventaires d’émissions sont souvent peu fréquents et/ou incomplets. La base EDGAR qui a été retenue
par Eurostat pour construire ses AEA mondiaux réalise des estimations d’émissions qui son t en partie
indépendantes des données rapportées par les pays dans leurs inventaires pour la CCNUCC. L’écart est
particulièrement marqué sur le méthane (CH 4). A titre d’illustration, nous avons reco nstitué des AEA pour les
pays hors UE à partir de la source PRIMAP -HISTCR, qui privilégie une cohérence complète avec les inventaires
rapportés par les pays 6. Avec cette source, l’empreinte CH 4 de la demande finale française serait inférieure de
24 Mt CO 2 éq en 2021, soit - 18 % (hors émissions directes des ménages). L’écart est inverse sur le protoxyde
d’azote (N2O) : l’empreinte calculée en mobilisant PRIMAP-CR est supérieure de 3 Mt CO2 éq soit + 7 %.
Ces écarts illustrent l’incertitude relativement importante qui existe aujourd’hui concernant les émissions de
méthane, qui sont essentiellement « biogéniques » ou « fugitives », qu’elles soient liées à l’agriculture ou à
l’extraction d’hydrocarbures. De nombreux projets de recherche actuels visent à mieux mesurer ces émissions
de manière directe, notamment en mobilisant des données satellitaires.
Dans la base de données EDGAR, mobilisée par Eurostat pour estimer les AEA, les émissions fugitives de méthane
associées aux chaines de production et de distribution des combustibles solides (charbon), liquides (produits
pétroliers) et gazeux (gaz naturel) sont spécifiquement marquées par une très forte incertitude. Si la
méthodologie EDGAR repose en partie sur des données satellitaires fiables pour ce qui peut être identifié comme
étant du torchage (« flaring »), il est difficile de conclure quant à la pré cision de ces estimations relatives aux
émissions fugitives des mines de charbon et des installations pétrolières et gazières.
Les facteurs d’émission par défaut proposés par le Giec et employé s pour constituer la base de données EDGAR
présentent des limites compte tenu des spécificités technologiques propres à chaque producteur ou site de
production. Les estimations sont sans doute assez conservatrices et surestiment probablement les émissions d e
CH4 du secteur des émissions fugitives. De plus, elles sont encore calculées à partir des lignes directrice 2006 du
Giec alors que les raffinements 2019 de ces mêmes lignes directrices on t proposé une mise à jour de nombreux
facteurs d’émission dans le secteur 1.B.1 et 1.B.2 . L’utilisation de ces facteurs révisés améliorera la précision des
estimations d’émissions de CH4.
6 Les données PRIMAP sont librement accessibles, en version « country reported » (CR) ou « third party » (TP) :
https://primap.org/primap-hist/
Figure 22 : Empreinte GES de la France suivant la source retenue pour les émissions de CH 4 et N 2O dans les
pays hors Union-Européenne
En millions de tonnes CO2 éq
0 20 40 60 80 100 120 140 160 180 2010 2011 2012 2013 2014 2015 2016 2017 2018 2019 2020 2021 CH4 (CO2 éq) - Eurostat basé sur EDGAR N2O (CO2 éq) - Eurostat basé sur EDGAR CH4 (CO2 éq) - Primap CR N2O (CO2 éq) - Primap CR 3.5. Comparaison avec d’autres modèles de calcul d’empreinte
Figure 23 : Comparaisons des estimations de l’empreinte carbone selon différents producteurs (tous GES)
L’empreinte carbone calculée selon le SNAC simplifié est fondé sur Figaro. Le SNAC simplifié présente des niveaux d’empreintes légèrement plus élevées d’empreinte carbone, car les importations enregistrées par les comptes nationaux comprennent plus de biens à fort contenu carbone (activités extractives en particulier) que celles enregistrées dans le modèle Figaro (cf. partie 3.2). L’ensemble des modèles présentent néanmoins des évolutions chronologiques globalement similaires sur une longue période.
- Diffusion des résultats
4.1. Tableaux de données
Des tableaux de données détaillés sont disponibles en téléchargement sur les sites internet du SDES et de l’Insee. Ils sont organisés en six grands blocs. Le tableau T.100 présente les principaux résultats de manière très agrégés : émissions des unités résidentes en France et empreinte de la France, en niveau et en ratio par habitant , par type de gaz à effet de serre et selon différents PRG Les tableaux T.20x présentent les émissions des unités résidentes françaises.
- Le tableau T.201 présente l’ensemble des émissions des unités résidentes (ménages et branches d’activités), avec le détail par type de gaz à effet de serre ;
- Le tableau T.202 rapproche les émissions des branches d’activités des données économiques principales les concernant : production et valeur ajoutées monétaires, en euros courants et constants ;
- Le tableau T.203 rapproche les émissions directes des ménages d’indicateurs d’activités spécifiques, non monétaires : kilomètres parcourus en voiture particulière, surface du parc de logement s, consommations d’énergie des logements. Les tableaux T.30x présentent les flux d’import et d’export de GES, qui permettent d’expliquer le passage des émissions à l’empreinte.
- Le tableau T.301 présente une table de passage entre émissions résidentes et empreinte GES, au niveau macroéconomique, et rapproche ses différents éléments des équations comptables monétaires classiques : PIB + importations = demande finale intérieure + exportations ;
- Le tableau T.302 rapproche les flux monétaires et de GES importés et exportés suivant leur contrepartie géographique et leur composition par produit. Les tableaux T.4xx présentent l’empreinte GES à proprement parler, suivant plusieurs décompositions complémentaires. Le tableau T.401 décrit l’empreinte GES suivant l’origine géographique (10 pays / régions) et par branche (10 activités) des émissions. Les tableaux 3B représentent l’empreinte carbone vue de la demande finale française.
- Le tableau T.411 présente l’empreinte suivant un regroupement ad -hoc par grands postes de demande : déplacements, habitat, alimentation, équipements, services principalement marchands, services principalement publics et santé.
- Le tableau T.412 présente l’empreinte par produit fini faisant l’objet d’une demande finale en France. Le contenu en GES de chaque produit fini est rapproché de la demande finale monétaire correspondante au prix d’acquisition, en euros courants et constants. Les données détaillées identifient l’origine géographique des émissions et pour l’année 2023 l’origine des produits et l’origine géographique des émissions.
- Le tableau T.413 présente l’empreinte suivant les secteurs institutionnels responsables de la demande
finale. Pour la consommation finale il s’agit des administrations publiques, ménages, institutions sans
but lucratif au service des ménages (ISBLSM). Pour l’investissement, tous les secteurs sont concernés :
entreprises financières et non -financières, administrations publiques, ménages et ISBLSM. Seules les
variations de stocks ne sont pas détaillées par secteur institutionnel.
Le tableau T.501 présente le contenu carbone de la production française, suivant une approche sectorielle. L’objectif principal de ce tableau est de fournir des contenus GES unitaires moyen des produits français à partir de 2010, en euros courants. Contrairement aux donné es du tableau T.412, ces contenus unitaires représentent des transactions au prix de base (hors taxes, marges de commerce et de transport séparées de la valeur des biens). Ces données sont donc plus représentatives de transactions entre entreprises.
Enfin, le tableau T.600 présente des comparaisons internationales d’émissions et d’empreinte GES par pays, en masse totale et en ratio / habitant.
4.2. Publication régulière
Les données d’émissions au format AEA et l’empreinte carbone sont mises à jour chaque année par le SDES et l’Insee. Elles sont accompagnées d’une publication de 4 pages qui paraît simultanément dans les collections « Insee Première » de l’Insee et « Datalab » du SDES. Cette publication présente les principaux résultats sur les émissions et l’empreinte, en se concentrant sur les évolutions les plus récentes. Chaque année les nouvelles estimations sont également diffusées dans la publication du SDES « Les chiffres clés du climat » et sur le site internet du SDES. Sont présentés les résultats de la dernière année, les évolutions depuis 1990, les différentes décompositions de l’empreinte et des comparaisons internationales d’empreinte carbone.
- Conclusion
La méthode présentée permet d’estimer l’empreinte carbone de la France en suivant deux principes essentiels : d’une part le recours à un TIES permet de modéliser explicitement les chaines de valeur internationales ; d’autre part la méthodologie « SNAC simplifiée » permet d’assurer une cohérence complète avec les comptes nationaux réalisés par l’Insee. Le choix du TIES FIGARO permet d’envisager une mise à jour annuelle fiable à moyen et long -terme, en bénéficiant d’un effort collaboratif mondial qui ne serait pas réalisable au niveau français. Le recours à une méthodologie « SNAC simplifiée » est de facto le standard actuel pour les empreintes carbones publiées par des instituts statistiques. La modélisation proposée possède cependant certaines limites : • Les émissions mondiales doivent être connues de manière précise par pays et par branche. On peut noter que dans le cadre de l’accord de Kyoto, seuls les pays dits « développés » en 1995 avaient l’obligation de réaliser des inventaires d’émissions annuels complet. Les données d’émissions des autres pays sont donc connues avec davantage d’incertitude. La situation devrait progressivement s’améliorer à partir de 2025, où commence à s’appliquer le régime de l’accord de Paris qui rend obligatoire les inventaires d’émissions annuels et complets pour tous les pays signataires. Dans le même temps, les organismes internationaux comme l’OCDE et le FMI incitent activement leurs membres, notamment ceux du G20, à réaliser des « comptes d’émission dans l’air » AEA à partir de ces inventaires. • Le TIES lui -même peut être imprécis ou imparfait, du fait d’insuffisance des données sources économiques dans un grand nombre de pays, en particulier ceux hors OCDE . Là aussi, des initiatives mondiales existent pour améliorer à la fois la disponibilité des données sources dans les pays qui réalisent des TES incomplets ou peu fréquents, mais aussi la qualité de compilation des modèles TIES 7. • Enfin, il ne faut pas oublier que la modélisation « entrée-sortie étendue à l’environnement » utilisant le formalisme de Leontieff repose sur une hypothèse d’homogénéité implicite qui est relativement forte : tous les utilisateurs d’un produit donné achètent un contenu carbone proportionnel à la valeur monétaire de ce produit, autrement dit le produit est homogène en termes de caractéristiques et de prix pour tous les utilisateurs, et ce au niveau mondial . La manière principale de limiter les biais potentiels liés à cette hypothèse est d’augmenter le niveau de détail des produits suivis dans le TIES. Malgré ces limites, l’empreinte carbone calculée à partir de données macro-économiques constitue un indicateur très utile de la contribution d’un pays au changement climatique , et permet de nombreuses analyses quantitatives. Dans les années à venir, le SDES et l’Insee prévoient de continuer à travailler à la méthodologie du calcul de l’empreinte, afin d’intégrer en continu les meilleures sources et méthodes disponibles au niveau français et international. D’éventuelles améliorations méthodologiques seront toujours rétropolées depuis 1990, afin d’assurer la continuité des séries diffusées.
7 Par exemple l’initiative GIANT : https://ec.europa.eu/newsroom/jrcseville/items/831273/
Annexe 1 : décomposition de l’empreinte carbone de la France en 3 composantes
On part de l’équation de Leontieff classique pour calculer l’empreinte carbone dans un TIES (cf. partie 2.1.4). 𝐸𝐹𝑅 = 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 (1) On commence par séparer, au sein de la demande finale, la demande en produits français et la demande en produits étrangers. 𝐸𝐹𝑅 = 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 + 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐷𝐹𝑀 𝐹𝑅 (2) Où 𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 représente la demande finale française en produits français , avec des zéros sur les produits étrangers, et 𝐷𝐹𝑀 𝐹𝑅 représente la demande finale française en produits étrangers , avec des zéros sur les produits français . Pour la demande finale en produits étrangers (deuxième terme), on retiendra directement le contenu carbone 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1 issu de FIGARO. La suite de la décomposition porte uniquement sur l’empreinte liée à la demande finale en produits français (premier terme). L’enjeu est de construire une expression du contenu carbone des produits français qui sépare une contribution purement domestique d’une contribution importée. On nomme 𝑃𝐹𝑅 le vecteur qui représente la production induite en France par la demande finale française, en prenant en compte uniquement la chaine d’approvisionnement française : 𝑃𝐹𝑅 = (𝐼 − 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 (3) Ce qui est équivalent à : 𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 = (𝐼 − 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅)𝑃𝐹𝑅 (4a) Sans modifier le résultat, on peut étendre 𝑃𝐹𝑅 et 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅 à la dimension complète du TIES, en ajoutant des 0 pour tous les produits étrangers (on peut vérifier que tous les termes ajoutés au produit matriciel sont nuls). On note avec un chapeau les vecteurs et matrices ainsi étendus. 𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ = (𝐼 − 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ )𝑃𝐹𝑅̂ (4b) On introduit ensuite une décomposition de la matrice A des coefficients techniques du TIES en deux blocs : 𝐴 = 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ + 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ . La matrice 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ est égale à la matrice A, dans laquelle on a remplacé par des zéros tous les coefficients techniques des CI françaises en produits français. En remplaçant 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ par 𝐴 − 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ dans l’équation (4b), on obtient : 𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ = (𝐼 − 𝐴 + 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ )𝑃𝐹𝑅̂ = (𝐼 − 𝐴)𝑃𝐹𝑅̂ + 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ 𝑃𝐹𝑅̂ (5) On peut enfin multiplier à gauche par 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1 pour retrouver l’expression de l’empreinte carbone des produits français que l’on cherchait : 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅̂ = 𝑒𝑃𝐹𝑅̂ + 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ 𝑃𝐹𝑅̂ (6) Sans modifier le résultat, on peut à présent réduire la dimension de certains termes. Le produit scalaire 𝑒𝑃𝐹𝑅̂ est égal au produit 𝑒𝐹𝑅𝑃𝐹𝑅. Le produit matriciel 𝐴𝑀 𝐹𝑅̂ 𝑃𝐹𝑅̂ est égal au produit 𝐴𝑀 𝐹𝑅𝑃𝐹𝑅. En combinant les équations (2) et (6) on obtient l’expression de l’empreinte carbone de la France qui est mobilisée pour appliquer la méthode SNAC simplifiée : 𝐸𝐹𝑅 = 𝑒𝐹𝑅(𝐼 − 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 + 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐴𝑀 𝐹𝑅(𝐼 − 𝐴𝐹𝑅 𝐹𝑅)−1𝐷𝐹𝐹𝑅 𝐹𝑅 + 𝑒(𝐼 − 𝐴)−1𝐷𝐹𝑀 𝐹𝑅
Dans cette décomposition : • Le premier terme représente la composante « purement domestique » de l’empreinte ; • Le deuxième terme représente l’empreinte importée pour satisfaire les consommations intermédiaires de la production française ; • Le troisième terme représente l’empreinte importée sous forme de produits finis qui alimentent directement la demande finale française.