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Estimation de l’empreinte carbone de la France entre 1990 et 2024

Note méthodologique

SDES-Insee, octobre 2025

Estimation de l’empreinte carbone de la France entre 1990 et 2024

Résumé

L'empreinte carbone représente la quantité de gaz à effet de serre (GES) induite par la demande finale intérieure d'un pays (consommation finale des ménages, des administrations publiques, des organismes à but non lucratifs et investissement), que les biens ou services concernés soient produits sur le territoire national ou importés. En tenant compte du contenu en gaz à effet de serre des importations, l'empreinte carbone permet d'apprécier les pressions sur le climat de la demande intérieure française quelle que soit l'origin e géographique des produits consommés.

L’empreinte carbone de la France est un indicateur calculé par le Service des données et études statistiques (SDES) du ministère en charge de la transition écologique et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Le calcul de l’empreinte carbone d’un pays n’est pas encadré par des normes ou des règles internationales ou nationales. Il existe différentes approches méthodologiques. La modélisation macro - économique (calcul input-output) est la méthodologie privilégiée par les organismes statistiques internationaux et la communauté scientifique. C’est également l’approche méthodologique retenue par le SDES et l’Insee. Les modalités de calcul sont détaillées ici.

Remerciements

La méthodologie présentée ci-après s’appuie en partie sur le document de travail de 2016 rédigé par Jean-Louis PASQUIER, économiste de l’environnement au Service des données et études statistiques et à l’origine des modalités de calcul de l’empreinte carbone de la France.

Auteurs

Manuel BAUDE (SDES), Sylvain LARRIEU (Insee).

Sommaire

Introduction ..................................................................................................................................... 4 1.1. Des flux internationaux de GES .............................................................................................. 5 1.2. L’estimation par le SDES de l’empreinte carbone depuis 2010 et ses usages ....................... 7 1.3. À compter de 2024, une estimation de l’empreinte carbone coproduite par l’Insee et le SDES avec une méthodologie révisée ................................................................................................. 8 2. Méthode de calcul de l’empreinte carbone .................................................................................... 9 2.1. Émissions et empreinte .......................................................................................................... 9 2.2. Calcul d’empreinte à partir du TIES FIGARO ........................................................................ 12 2.3. Application d’une méthode « SNAC simplifiée » ................................................................. 18 2.4. Présentation de l’empreinte de la demande finale au prix d’acquisition ............................ 25 2.5. Rétropolation des résultats entre 1990 et 2009 .................................................................. 28 3. Résultats et sensibilité aux hypothèses et choix méthodologiques.............................................. 30 3.1. Principaux résultats .............................................................................................................. 30 3.2. Écarts entre résultats du TIES et méthode SNAC ................................................................. 35 3.3. Révisions par rapport à la publication précédente (novembre 2024) ................................. 36 3.4. Sensibilité : choix de source pour les émissions mondiales de CH4 et N2O ......................... 38 3.5. Comparaison avec d’autres modèles de calcul d’empreinte ............................................... 40 4. Diffusion des résultats ................................................................................................................... 41 4.1. Tableaux de données ........................................................................................................... 41 4.2. Publication régulière ............................................................................................................ 42 5. Conclusion ..................................................................................................................................... 43

  1. Introduction

La mondialisation croissante de la production et de la diffusion des biens et services rend de plus en plus difficile de déterminer les responsabilités des impacts environnementaux des activités économiques à l’échelle planétaire. C’est ce que visent à apprécier les indicateurs dits d ’empreinte environnementale de la consommation. Ils permettent notamment de sensibiliser les populations concernées sur les conséquences environnementales, à la fois directes et indirectes , de leurs comportements de consommation ou plus généralement de leurs modes de vie : consommation de biens et services, utilisation d’équipements et d’infrastructures, etc. Ces indicateurs permettent également aux acteurs des différents secteurs économiques (administrations, entreprises, organisation professionnelles…) d’identifier les éventuelles sources de pressions environnementales exercées indirectement par leurs activités, c’est-à-dire en amont de leurs sites de production (chez leurs fournisseurs et ceux de ces derniers, etc.). Avec l’accroissement des problématiques liées au changement climatique, la mesure de l’empreinte carbone est un enjeu statistique, économique et politique. Elle est déterminante pour identifier la provenance des émissions de gaz à effet de serre (GES) et l es leviers d’actions permettant de les réduire. Le caractère mondial de l’empreinte carbone souligne la nécessaire solidarité de la communauté internationale dans la lutte contre le changement climatique.

1.1. Des flux internationaux de GES

Les inventaires des émissions de GES sur le territoire national, qui sont réalisés au titre de la Convention -cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) répertorient les GES émis au sein d’un territoire en affectant les GES à leurs sources d’émissions. En 2023 les émissions mondiales de CO2 liée à la consommation de combustibles fossiles et la fabrication de ciment est estimée à 37,6 Gt CO2. Elles ont été multipliées par plus de 6 depuis 1950 et ont augmenté de 65 % depuis 1990. Cette hausse traduit deux tendances différentes : une stabilisation des émissions dans les pays de l’OCDE et une augmentation de 148 % dans les pays n’appartenant pas à l’OCDE. Depuis 2005, les émissions des pays de l’OCDE sont inférieures à celles des pays n’y appartenant pas.

Figure 1 : évolution mondiale des émissions de CO 2 émis par les pays de l’OCDE et les pays n’appartenant pas à l’OCDE En Mt CO2

Sources : Global Carbon Project, Friedlingstein et al. 2024

Plusieurs études (Aichele et al., 2012 ; Boitier, 2012 ; Peters et al. ; 2011) ont montré l’existence d’un « transfert » vers les pays tiers, via le commerce international, d’émissions de CO 2 de l’ensemble des pays ayant des engagements de réduction d’émissions de GES dans le cadre du protocole de Kyoto. Depuis l’année 1990, qui sert de base au protocole, les premiers ont collectivement stabilisé les émissions de CO 2 sur leur territoire, alors qu’augmentaient les émissions de CO 2 liées à leurs importations en provenance des pays hors du protocole ; l’ensemble des émissions de ces derniers a plus que doublé depuis cette date.

0 5 000 10 000 15 000 20 000 25 000 30 000 35 000 40 000 OCDE Non-OCDE Figure 2 : évolution des transferts d’émissions de CO 2 des pays de l’OCDE et des pays n’appartenant pas à l’OCDE En Mt CO2

Source : Global Carbon Project ; Updated from Peters, GP, Minx, JC, Weber, CL and Edenhofer, O 2011.
L'empreinte carbone d’un pays fournit une information complémentaire aux inventaires des émissions de GES sur le territoire national, qui sont réalisés au titre de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Le calcul de l'empreinte carbone d’une population vise à estimer la quantité de GES émise pour satisfaire sa consommation au sens large (biens, services, infrastructures), en tenant compte des émissions liées aux importations et aux exportations. Certains pays présent ent une empreinte moyenne par personne supérieure aux émissions territoriales de GES (es : France, UE, USA, Japon, …) : ils sont importateurs de GES ; alors que d’autres pays présentent des émissions territoriales de GES par personne supérieure à l’empreinte carbone moyenne par personne (ex : Russie, Afrique du Sud, Chine, Arabie Saoudite, …). Ils sont exportateurs de GES. -2 500 -2 000 -1 500 -1 000 -500 0 500 1 000 1 500 2 000 2 500 OCDE Hors OCDE Figure 3 : empreinte carbone moyenne par personne en 2022 En t CO2 éq par personne

Source : SDES-Insee pour la France, Eurostat Figaro 2024 pour les autres pays

1.2. L’estimation par le SDES de l’empreinte carbone depuis 2010 et ses usages

Depuis 2010 le Service des données et études statistiques (SDES) estime l’empreinte carbone de la France. Cette estimation est fondée sur une modélisation macro -économique, qui combine des données d’émissions de GES et les tableaux entrées-sorties symétriques des comptes nationaux. Les résultats sont publiés chaque année dans des publications du CGDD (Chiffres clés du climat en particulier). Par ailleurs, depuis 2015, l’indicateur empreinte carbone est retenu pour le suivi et l’évaluation de la Stratégie national bas carbone. L’empre inte carbone est également un des indicateurs complémentaires au PIB présenté chaque année dans le rapport « les nouveaux indicateurs de richesse » (NIR) diffusé par l’Insee. Enfin, l’empreinte carbone est un des indicateurs du suivi national de l’atteinte de l’Objectif de développement durable (ODD) n°13 : « mesures relatives à la lutte contre le changement climatique ». Pour réaliser ces travaux le SDES a mobilisé des informations produites ou diffusées par : • Le Citepa, association mandatée par l’État français pour réaliser tous les inventaires de polluants atmosphériques et d’émissions de GES. Le SDES commande chaque année au Citepa la réalisation du compte d’émissions dans l’air (inventaire au format Air Emis sions Accounts - AEA) qui alloue les émissions de GES aux branches d’activités qui les émises ou aux ménages lorsqu’ils sont à l’origine des émissions. 17,8 21,8 24,5 9,6 9,4 17,9 8,1 10,6 6,4 6,4 6,2 2,7 21,8 21,6 19,7 13,2 13,0 12,6 10,7 10,2 9,1 6,4 5,1 2,9 0 5 10 15 20 25 USA Australie Arabie Saoudite Allemagne Japon Russie UE 27 Chine France Monde Brésil Inde Émissions des unités résidentes Empreinte carbone • L’Insee pour les tableaux entrées sorties symétriques (TESS) des comptes nationaux qui constituent les jeux de données économique de référence pour le calcul d’empreinte carbone.
• Différents organismes nationaux et internationaux (douanes, Eurostat, AIE, FAO et EDGAR) pour estimer les contenus unitaires en GES des importations. En octobre 2020, suite à une saisine gouvernementale, le Haut Conseil pour le Climat (HCC) a publié un rapport intitulé « Maîtriser l’empreinte carbone de la France » préconisant notamment d’améliorer la mesure de l’empreinte carbone. Le SDES a réuni ses p artenaires et des experts de la comptabilité carbone sous l’angle macroéconomique afin d’améliorer les méthodologies d’estimation de l’empreinte carbone de la France. Dans ce contexte, l’Insee s’est impliqué dans l’instruction des méthodes d’estimation de l’empreinte carbone.

1.3. À compter de 2024, une estimation de l’empreinte carbone coproduite par l’Insee et le SDES avec une méthodologie révisée

Depuis l’année 2024, l’estimation de l’empreinte carbone est co-produite par l’Insee et le SDES. Compte tenu de la nature des calculs, largement fondés sur les agrégats macro -économiques des comptes nationaux, l’implication de l’Insee est de nature à améliorer la qualité des données sources et leur traitement. De surcroît l’expertise économique de l’Insee facilite l’interprétation et la contextuali sation des résultats. Ce partenariat s’est accompagné d’une révision globale de la méthode d’estimation de l’empreinte carbone. L’approche macro-économique est conservée mais les sources de données sont modifiées et le mode de calcul est amélioré. La méthodologie précédente était fondée sur les TESS français et européens censés représenter toute l’économie mondial e. Cette méthode dite SRIO ( Single R egion Input Output ) estime les émissions importées en faisant l’hypothèse que les biens et services importés sont produits dans les conditions technique et économiques du dernier pays exportateur. La méthode révisée est fondée sur un tableau international entrées sorties (TIES) symétrique développé par Eurostat : le modèle Figaro (en anglais modèle MRIO - Multi R egion Input Output ). Il présente l’avantage de retracer les chaines de productions des biens et services de l’économie mondiale en présentant les interdépendances entres branches des différents pays. La mobilisation du TIES Figaro améliore sensiblement la mesure du contenu en émissions des importations et la localisation de l’origine géographique des émissions. Plus précisément, l a méthode retenue est dénommée « SNAC simplifié » (Simplified single national accounts consistent method). Les contenus unitaires en GES des importations proviennent du modèle Figaro mais toutes les informations économiques nationales sont tirées des comptes nationaux français (cf. partie 2.3). L’indicateur et ses décompositions ont vocation à alimenter les « comptes nationaux augmentés » de l’Insee, qui visent à compléter l’information apportée par la comptabilité nationale dans de nouvelles dimensions
environnementales et sociales.

  1. Méthode de calcul de l’empreinte carbone

2.1. Émissions et empreinte

2.1.1. Les émissions de GES : les inventaires territoriaux et les inventaires des unités résidentes

Les inventaires d’émissions ont pour objet de quantifier (en masse de substances émises par an) les gaz à effet de serre ( GES) émis par un pays, et de relier ces émissions à des activités humaines. Les inventaires rapportés par les États à la Convention Cadre des Nations Unis sur les Changements Climatique (CCNUCC) constituent la référence en matière d’émissions de GES. Ils sont encadrés par des règles de comptabilisation et de contrôle partagées à l’échelle internationale , sous l’égide du Groupe Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC). En France, le Ministère en charge de la Transition écologique a confié la réalisation des inventaires, dans différents formats, au Centre interprofessionnel technique d'études de la pollution atmosphérique (Citepa ). L’élaboration de ces inventaires nationaux est encadrée par des procédures décrites dans le Système national d’inventaires d’émissions et de bilans dans l’atmosphère (SNIEBA). Les méthodes d’estimations des émissions sont précisées dans le rapport Ominea (https://www.citepa.org/fr/ominea/). Les inventaires territoriaux (format CCNUCC ou Secten) allouent les GES physiquement émis au sei n d’un territoire à leurs sources d’émissions (consommation d’énergie, agriculture, procédés industriels, déchets, secteurs des terres et des forêts). Les « comptes d’émissions dans l’air » (ou AEA, pour Air Emissions Accounts ) s’appuient sur les inventaires nationaux conventionnels, avec deux différences principales : • Ils classent les sources d’émissions en 64 branches d’activités conformément à la nomenclature statistique des activités économiques (NACE ou NAF pour la version française).
• Pour les transports, cet inventaire inclut les émissions des unités résidentes nationales à l’étranger et exclut les émissions des résidents étrangers dans le pays considéré. Cela concerne principalement les opérations à l’étranger des entreprises du transport aérien et maritime (par exemple pour la France, CMA-CGM ou Air France). Le périmètre retenu et la ventilation sont ainsi rendus cohérents avec ceux utilisés dans la comptabilité économique nationale , ce qui permet le croisement de flux physiques atmosphériques avec les différents agrégats économiques (production, valeur ajoutée, composantes de la demande finale...). Les inventaires AEA identifient également les émissions des ménages issues des voitures particulières et des chauffages dans les logements, qui ne sont pas décrites comme des activités productives en tant que telles dans les comptes nationaux. L’inventaire AEA s’inscrit dans le cadre des « comptes économiques européens de l’environnement », eux même fondés sur le cadre normatif du « système de comptabilité économique et environnementale » des Nations unies (acronyme anglais SEEA). Les comptes économiques de l’environnement sont couverts par le règlement européen n°691/2011. L’estimation de l’empreinte carbone est fondée sur l’exploitation des AEA, qui sont par définition parfaitement compatible avec les tableaux entrées-sorties nationaux et internationaux.

2.1.2. L’empreinte carbone estimée selon l’approche macro-économique

On distingue deux grandes familles parmi les méthodes de calcul de l’empreinte carbone de la consommation . L’une est de nature microéconomique et résulte de la combinaison de statistiques détaillées sur la consommation des ménages et de « facteurs d’émissions » issus d’études spécifiques, réalisées produit par produit (à partir de méthodes dites « d’analyse en cycle de vie » ou ACV). L’autre est de nature macroéconomique et s’appuie sur la combinaison de statistiques macroéconomiques monétaires et physiques. Nous nous intéressons ici uniquement à la seconde, qui est l’approche adoptée par l’Insee et le SDES pour calculer l’empreinte carbone de la demande finale intérieure français e. Dans ce cadre, l'empreinte carbone représente la quantité de GES induite par la demande finale intérieure d'un pays (consommation des ménages, administrations publiques, organismes à but non lucratifs, investissement), que ces biens ou services soient produits sur le territoire national ou importés.
L’empreinte carbone de la demande finale intérieure inclut les GES directement émis par les ménages (chauffage résidentiel, véhicules individuels) et les émissions (indirectes) provoquées lors de la fabrication et du transport des produits consommés par ce s derniers, que ces produits soient fabriqués en France ou à l’étranger. L’information sur les émissions directes des ménages est issue des comptes d’émissions dans l’air par activités économiques (inventaire au format AEA) . Celle qui concerne les émission s indirectes associées à la production, au transport et la distribution des biens et services demandés par les ménages provient du calcul input -output qui met en relation le TIES et les AEA de tous les pays, ventilés par branches d’activité.

2.1.3. Passage des émissions à l'empreinte

À l’échelle du monde, l’empreinte GES est par définition égale à la somme des émissions de GES de tous les pays : toutes les émissions sont, in fine, induites par la demande finale des ménages, administrations ou entreprises (consommation finale ou investissement) . L’approche méthodologique retenue consiste donc à réaliser une correspondance entre les émissions mondiales (ventilées par pays et branches d’activités à l’origine des émissions) et la consommation des biens et services (ventilés par pays et produit finaux). Cette allocation des émissions nécessite d’identifier et localiser :

  • les chaines de production mondiale des biens et services afin d’estimer leur contenus en émissions,
  • les pays où sont consommés ces biens et les services afin de constituer les empreintes nationales.
    Les TIES apportent ces informations sur l’interdépendances des flux économiques internationaux et permettent d’incorporer à des biens et services consommés des GES émis tout au long de leur chaine de production mondiale. Figure 4 : passage des émissions à l’empreinte à l’aide de statistiques macroéconomiques
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