Partie 3: Conditions de vie 143 Comme nous pouvons le constater, tous ceux qui sont pauvres en revenu ne sont pas nécessairement pauvres en actifs financiers ou en consom - mation et vice versa. Dans le cas des personnes pauvres en revenu ou en patrimoine, celles qui sont pauvres dans les deux dimensions sont évi - demment dans une situation plus grave que celles qui sont pauvres uni - quement en revenu, car elles ont un accès limité aux actifs liquides qui pourraient être utilisés pour atténuer l’impact d’un faible niveau de reve - nu. Les mêmes observations peuvent être faites pour les pauvres en termes de revenu et de consommation. D’une part, cela suggère que certains ménages peuvent maintenir leur niveau de vie malgré des niveaux de revenu faibles. Ces comportements peuvent être motivés par des attentes de revenus futurs (comme dans le cas des étudiants ou de l’avancement de leur carrière) ou par la détention d’un patrimoine finan - cier qui peut être facilement transformé en revenus monétaires. D’autre part, la pauvreté de consommation en l’absence de pauvreté de revenu peut toujours être considérée comme une vulnérabilité, surtout lorsqu’elle s’accompagne d’un manque de ressources financières. Ceux qui sont pauvres dans les trois dimensions sont les plus défavorisés car ils cumulent en même temps un faible niveau de vie et un manque de ressources fi - nancières, ce qui constitue une menace pour la résilience financière de ces ménages. La prochaine question à se poser est de savoir quels groupes de popula - tion sont les plus exposés au risque de pauvreté. Pour répondre à cette question, nous explorons la composition démographique des personnes qui sont doublement (sous deux dimensions) et triplement (sous trois dimensions: revenu, consommation et actifs financiers) exposées au risque de pauvreté. Cela donne une image plus claire de la probabilité qu’un sous-groupe de population soit confronté à plus d’un niveau de pauvreté. La part des ménages à la fois pauvres en revenu et en actifs financiers est la plus élevée parmi les ménages jeunes (c.-à-d. ceux dont la personne de référence est âgée de moins de 25 ans → Graphique 27 ), et la plus faible parmi les ménages âgés (personne de référence âgée de plus de 65 ans). Des tendances similaires selon l’âge sont observées pour les ménages pauvres selon le revenu et la consommation ainsi que pour les ménages pauvres selon les trois dimensions. Cela reflète le fait que les ménages ont tendance à accumuler des richesses au cours de leur vie, et que les personnes âgées sont donc plus susceptibles d’avoir accumulé des actifs importants que les familles plus jeunes. Cela procure aux mé - nages âgés une protection supplémentaire par rapport au risque de pauvreté. L’âge n’est qu’un des nombreux facteurs qui sont en lien avec la pauvreté. En ce qui concerne la composition des ménages, les familles monoparentales avec deux enfants ou plus courent le plus grand risque de rester dans le piège de la pauvreté, avec un faible revenu, une faible consommation et un faible niveau de patrimoine financier. Rapport travail et cohésion sociale 144 Ces familles présentent un risque de pauvreté selon le revenu de 47.6 %, ce qui est presque trois fois plus élevé que la moyenne nationale. Si l’on considère deux dimensions, 23.8 % des familles monoparentales ont à la fois un faible revenu et un faible niveau de consommation et 26.2 % ont à la fois un faible revenu et ne disposent pas de ressources financières liquides suffisantes. Leur taux de risque de pauvreté dans les trois dimen - sions est également très élevé (15.8%), ce qui représente le triple de la moyenne nationale. En revanche, les ménages composés de deux adultes et sans enfant présentent le risque le plus faible de pauvreté dans les trois dimensions, avec seulement 2.4% des ménages qui sont concernés, suivis par les ménages composés de deux adultes et d’un enfant avec un risque de pauvreté sous trois dimensions à 3.1%. Il est intéressant de noter que la mesure traditionnelle de la pauvreté basée sur le revenu disponible donne un taux de pauvreté plus élevé pour les familles dont le chef de famille exerce une activité indépendante que pour celles dont le chef est salarié. Toutefois, ces ménages indépendants sont aussi moins susceptibles d’être pauvres en termes de consommation et d’actifs financiers que le second groupe. Si l’on considère les trois di - mensions, le taux de pauvreté des indépendants est également signifi - cativement plus faible que pour les salariés. Cela reflète la plus grande volatilité des revenus des travailleurs indépendants par rapport aux sa - lariés. Concernant le niveau d’éducation, le statut d’occupation et le statut d’activité, les résultats ne sont pas vraiment surprenants. Ceux qui n’ont qu’un niveau d’éducation primaire ou secondaire sont significa - tivement plus susceptibles d’être à la fois pauvres en revenu et en actifs que ceux qui ont atteint un niveau d’éducation supérieur. La pauvreté sous deux dimensions ou plus est également plus répandue parmi les locataires, les chômeurs et les inactifs. 3.6.2 Le taux d’épargne des ménages Un autre exemple d’indicateur que l’on peut produire à partir des données fusionnées est le taux d’épargne des ménages. Le taux d’épargne est un indicateur important de l’accumulation de richesse. Sur la base des don - nées synthétiques issues de notre appariement, nous pouvons calculer le taux d’épargne des ménages au Luxembourg en 2020. Il faut noter que les données EU-SILC et EBM collectent les revenus de l’année 2019, donc les revenus ne reflètent pas l’impact de la pandémie de COVID-19. Cepen - dant, les dépenses totales et leur structure sont de l’année en cours, ce qui reflète le changement des comportements de dépenses des ménages. Partie 3: Conditions de vie 145 Graphique 28 Taux d'épargne moyen des ménages au Luxembourg en 2020.
Ce sont surtout les ménages aisés qui épargnent le plus, tandis
que les ménages modestes consomment plus que leur revenu
65 56-65 46-55 36-45 26-35 16-25 80 40 60 20 20 0 40 60 Taux d’épargne, en % (a) Par groupe d'âge et par statut d'occupation du logement D10 D9 D8 D7 D6 D5 D4 D3 D2 D1 -150 -100 -50 0 100 50 Taux d’épargne, en % (b) Par décile de revenu et par statut d'occupation du logement Tous les ménages Locataires Propriétaires Moyenne nationale du taux d'épargne Tous les ménages Locataires Propriétaires Moyenne nationale du taux d'épargne Sources: STATEC, Calcul des auteurs à partir de fichiers synthétiques obtenus par l’appariement de EU-SILC 2020 avec EBM 2020 et HFCS 3e Vague (2018). Les caractéristiques du ménage sont indiquées par la personne de référence.
Rapport travail et cohésion sociale
146
Le taux d’épargne moyen des ménages au Luxembourg est de 24.7%.
Toutefois, ces taux ne sont pas homogènes selon les groupes démogra -
phiques. Sans surprise, les ménages désépargnant ou ayant un taux
d’épargne négatif sont concentrés dans le groupe des ménages les plus
jeunes et au bas de la distribution des revenus ( → Graphique 28). Ces
ménages à faible revenu peuvent généralement maintenir leur niveau de
consommation en ayant recours à la famille et aux amis ou encore à
l’endettement. En plus, le taux d’épargne est plus faible chez les ménages
à revenu médian (6 e décile de revenu) pour les propriétaires en moyenne.
Les comportements d’épargne des ménages changent avec l’âge. Comme
on peut le voir dans le graphique 28 , l’épargne au Luxembourg suit une
tendance en forme de U inversé par rapport à l’âge. Il est intéressant de
noter que le taux d’épargne est maximal pour les locataires dans le groupe
d’âge 36-45 ans et pour les propriétaires dans le groupe d’âge 46-55 ans.
Le taux d’épargne est plus faible chez les plus de 65 ans que chez les
personnes âgées entre 25 et 65 ans.
Graphique 29 Le taux d’épargne moyen des ménages selon d’autres caractéristiques
démographiques, 2020. Les ménages d’employés et ceux avec
un niveau d’éducation élevé épargnent le plus
Chômeur
Retraité
Inactif
Employé
Niveau d'éducation: faible
Niveau d'éducation: moyen
Niveau d'éducation: élevé
0 10 3020 40
Taux d’éparge, en %
Un adulte seul
Monoparental, avec
2 enfants ou plus
Monoparental,
avec un enfant
2 adultes,
sans enfant(s)
2 adultes, avec
3 enfants ou plus
2 adultes,
avec 2 enfants
2 adultes,
avec un enfant
Plus de 2 adultes,
avec enfant(s)
Plus de 2 adultes,
sans enfant(s)
0 10 20 30 40
Taux d’éparge, en %
Moyenne nationale du taux d'épargne
Sources: STATEC, Calcul des auteurs à partir de fichiers synthétiques obtenus par l’appariement de
EU-SILC 2020 avec EBM 2020 et HFCS 3 e Vague (2018). Les caractéristiques du ménage sont
indiquées par la personne de référence.
Partie 3: Conditions de vie
147
Le taux d’épargne est également fortement influencé par d’autres variables
sociodémographiques, comme la composition du ménage, le statut
d’activité, le niveau d’éducation atteint ou encore le type de profession
exercée (→ Graphique 29) . Les personnes ayant atteint un niveau
d’éducation élevé (d’éducation tertiaire, université ou plus) ont un taux
d’épargne deux fois plus élevé que celles ayant un niveau d’éducation
primaire ou secondaire. Les personnes ayant un emploi (salarié ou
indépendant) épargnent le plus, tandis que les chômeurs et les inactifs
épargnent le moins. Les ménages composés d’un seul adulte et les
ménages monoparentaux avec un enfant à charge sont parmi les moins
épargnants. Sans surprise, les taux d’épargne sont plus élevés chez
les propriétaires que chez les locataires, ce qui reflète le fait que le
remboursement du prêt hypothécaire pour l’achat du logement peut être
vu comme une sorte d’épargne forcée pour les propriétaires.
3.6.3 La précarité énergétique
La pauvreté énergétique est généralement définie différemment entre
les pays en développement et les pays développés. Dans le premier cas,
elle est généralement comprise comme un manque d’accès aux services
énergétiques, alors que dans le second cas, elle est attribuée au poids
excessif des dépenses énergétiques par rapport aux revenus des ménages.
Nous suivons (Di Falco, Thunus et Zardet 2021) pour utiliser la seconde
approche pour le cas du Luxembourg et nous choisissons de définir la
pauvreté énergétique comme avoir des factures d’énergie élevées, avoir
des revenus bas et des logements à faible efficacité énergétique. Pour
mesurer quantitativement la pauvreté énergétique, nous utilisons les
deux indicateurs suivants:
∆ Taux d’effort énergétique (TEE) élevé
∆ Faible revenu, coût élevé
Les mesures TEE sont fréquentes dans la littérature (voir (Legendre et
Ricci 2015) et (Di Falco, Thunus et Zardet 2021)) car elles sont faciles à
calculer et à expliquer. Cependant, elles ne tiennent pas compte des
niveaux de revenu et pourraient alors inclure des ménages ayant un niveau
de revenu élevé mais faisant un possible gaspillage d’énergie, ce qui
entraînerait des dépenses énergétiques importantes. L’indicateur BRDE,
quant à lui, est plus compliqué car il inclut deux conditions simultanées:
un faible revenu et des dépenses énergétiques élevées. Les ménages
qui se situent en dessous du seuil conventionnel de 60 % du revenu
net résiduel médian après charges de logement et dont les dépenses
d’énergie sont supérieures au niveau médian sont considérés comme
étant en situation de précarité énergétique.
Rapport travail et cohésion sociale
148
Suivant les travaux de (Di Falco, Thunus et Zardet 2021), nous choisissons
l’année 2012 comme point de référence pour notre mesure de la pauvre -
té énergétique 12 . Pour l’indicateur TEE, la valeur médiane nationale en 2012
est de 7.2%, donc tous les ménages dont la part des dépenses énergétiques
par rapport au revenu est supérieure à ce seuil sont considérés comme en
situation de pauvreté énergétique. Concernant l’indicateur BRDE, la dépense
énergétique médiane ajustée par le nombre d’unités de consommation
dans le ménage s’élevait à 1 194 euros par an en 2012. Quant au seuil
défini par 60% du revenu net médian après la prise en compte des charges
de logement, sa valeur était de 17 263 euros par an et par ménage en 2012,
soit 1 438 euros par mois 13 .
Figure 4 2.7% des ménages au Luxembourg sont en situation de précarité
énergétique d’après les deux définitions (TEE et BRDE)
5.0% 0.9%2.7% BRDE
3.6%
TEE
7.7%
Sources: STATEC, Calcul des auteurs à partir de fichiers synthétiques obtenus par l’appariement de
EU-SILC 2020 avec EBM 2020
En plus de ces deux indicateurs objectifs, nous considérons également
trois mesures subjectives de la pauvreté énergétique pour les ménages
lorsque ceux-ci déclarent: (i) ne pas pouvoir se chauffer suffisamment
en hiver, (ii) avoir des arriérés de paiement pour leur loyer ou le rembour -
sement de l’emprunt sur leur logement, (iii) avoir des difficultés pour
les paiements des factures énergétiques. Un avantage de l’utilisation de
l’appariement entre le SILC et l’enquête EBM est que nous pouvons
comparer les mesures objectives et subjectives de la pauvreté énergétique.
Les résultats sont indiqués dans le figure 4 , les tableaux 11 et 12 .
12 Cependant, étant donné que l’enquête EBM en 2020 n’a qu’une seule année (au lieu de trois années
combinées comme auparavant), nous calculons le seuil pour TEE et BRDE en utilisant seulement
une seule année de l’EBM 2021. (Di Falco, Thunus et Zardet 2021) utilisent l’EBM avec trois années
combinées.
13 60% du revenu médian en 2012 après coût du logement, calculé en utilisant EBM 2012.
Partie 3: Conditions de vie
149
Tableau 11 Pauvreté énergétique en 2020 par statut d’occupation du logement:
les locataires sont davantage concernés que les propriétaires Propriétaires Locataires Mesures quantitatives TEE 7.1% 8.4% BRDE 2.7% 5.3% TEE & BRDE 2.1% 4.0% Mesures subjectives ne pas pouvoir chauffer suffisamment son logement 3.7% 5.4% avoir des problèmes de logement (i.e. toits fuyants, murs/sols humides, etc.) 12.8% 15.5% arriérés sur le paiement des factures énergétiques 1.3% 4.2% Sources: STATEC, Calcul des auteurs à partir de fichiers synthétiques obtenus par l’appariement de EU-SILC 2020 avec EBM 2020
Tableau 12 Les ménages en situation de pauvreté énergétique sont les plus
modestes en termes de revenu et habitent plus souvent dans
des logements de moindre qualité
TEE
BRDE
TEE & BRDE
Oui
Non
Oui
Non
Oui
Non
Statistiques de base
Proportion de la population
7.7%
92.3%
3.6%
96.4%
2.7%
97.3%
Revenu net moyen par unité de
consommation (EUR/an)
17 675
47 471
15 276
46 281
12 154
46 094
Dépenses énergétiques moyennes par
unité de consommation (EUR/an)
2 535
1 607
2 637
1 643
2 817
1 647
Mesures subjectives
ne pas pouvoir chauffer suffisamment
son logement
7.3%
4.0%
8.4%
4.1%
11.1%
4.1%
avoir des problèmes de logement
(i.e. toits fuyants, murs/sols humides, etc.)
15.9%
13.6%
19.1%
13.6%
20.4%
13.6%
arriérés sur le paiement des factures
énergétiques
3.7%
2.2%
3.4%
2.3%
2.3%
1.9%
au moins 2 mesures subjectives
5.3%
1.4%
6.7%
1.5%
7.8%
1.5%
Sources: STATEC, Calcul des auteurs à partir de fichiers synthétiques obtenus par l’appariement de
EU-SILC 2020 avec EBM 2020
La figure 4 montre l’étendue de la précarité énergétique au Luxembourg
en utilisant deux mesures quantitatives différentes: TEE et BRDE. Selon
l’approche TEE, 7.7% sont en situation de précarité énergétique; 3.6% sont
en situation de précarité énergétique selon l’approche BRDE, tandis que
2.7% sont en situation de précarité énergétique dans les deux conditions.
L’une des principales faiblesses de l’approche TEE est qu’elle ne prend pas
en compte le revenu du ménage, ce qui fait que certains ménages ayant
un niveau de revenu élevé peuvent se trouver en situation de pauvreté
énergétique selon cette mesure. Alors que certains ménages avec un faible
niveau de revenu, mais qui ne dépensent pas moins que le seuil TEE (7.2%)
de leur revenu en énergie, peuvent encore être vulnérables.