11 Insee Références – Édition 2024 – Vue d’ensemble – Depuis le milieu des années 1990, les inégalités de niveau de vie… Lors des épisodes de récession économique (1975, 1993, 2008, 2020), le pouvoir d’achat s’est plutôt maintenu alors que le PIB diminuait [Blanchet, Lenseigne, 2019]. Cela s’explique en grande partie par le système de protection sociale (minima sociaux, allocations chômage, etc.) qui a atténué l’impact des chocs économiques classiques (1975, 1993 et 2008) sur le revenu des ménages et a eu pour contrepartie une dégradation du déficit public. En 2020, malgré la récession économique inédite liée à la pandémie de Covid‑19 (le PIB par UC s'est contracté de 8,0 % en volume), le pouvoir d’achat des ménages par UC et le niveau de vie médian sont restés globalement stables, grâce notamment à la mise en place de mesures massives de soutien au revenu (extension de la prise en charge de l’activité partielle, fonds de solidarité à destination des indépendants, etc.) [Martin, 2021]. Les inégalités avant redistribution ont augmenté depuis 1996 Pour analyser les inégalités de niveau de vie, plusieurs indicateurs complémentaires sont fréquemment mobilisés. Deux indicateurs comparent les niveaux de vie de populations plus aisées à des populations plus modestes : le rapport interdécile D9/D1, qui compare les seuils de niveau de vie des 10 % les plus aisés et des 10 % les plus modestes, et le rapport interquintile des masses (ratio (100‑S80)/S20) qui compare les masses de niveau de vie détenues par les 20 % les plus aisés et les 20 % les plus modestes. Enfin, l’indice de Gini prend en compte l’ensemble de la distribution des revenus. Avant redistribution, c’est‑à‑dire avant prélèvement des impôts directs et ajout des prestations sociales, le niveau de ces indicateurs a globalement augmenté depuis 1996. L’indice de Gini avant redistribution est ainsi passé de 0,347 en 1996 à 0,373 en 2021 figure 2, où il atteint son plus haut niveau. Cet accroissement des inégalités est en grande partie lié à la baisse des niveaux de vie avant redistribution des plus modestes. La masse des niveaux de vie avant redistribution détenue par les 20 % les plus modestes est en effet passée de 6,2 % à 5,3 % de la masse totale des niveaux de vie avant redistribution entre 2007 et 2021. Cette baisse est pour lʼessentiel liée à la diminution des revenus dʼactivité, et dans une moindre mesure à celle des pensions de retraite et des revenus du patrimoine. Elle nʼa été que partiellement compensée par lʼaugmentation des allocations chômage. La conjoncture dégradée sur le marché du travail entre 2008 et 2017 a en effet entraîné une augmentation de la proportion de personnes percevant une allocation chômage parmi les 20 % les plus modestes : cette part est passée de 23,7 % en 2008 à 31,7% en 2017, avant de revenir à 29,3 % en 2021. 2. Inégalités de niveau de vie avant et après redistribution depuis 1996 3 4 5 6 7 8 9 Rapport interquintile des masses avant redistribution Rapport interquintile des masses après redistribution Indice de Gini avant redistribution (échelle de droite) Indice de Gini après redistribution (échelle de droite) Rapport interdécile avant redistribution Rapport interdécile après redistribution 1998 2000 2002 2004 2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018 2021 1996 0,25 0,28 0,31 0,34 0,37 0,40 0,43 Notes : Le point 2020 présente des fragilités liées aux difficultés de production en 2020. Pour permettre une comparaison temporelle, les indicateurs d’inégalité ont été rétropolés et chaînés de 1996 à 2020. Lecture : En 2021, l’indice de Gini des niveaux de vie avant redistribution est de 0,373. Champ : France métropolitaine, personnes vivant dans un logement ordinaire dont le revenu déclaré est positif ou nul et dont la personne de référence n’est pas étudiante. Sources : Insee‑DGI, enquêtes Revenus fiscaux et sociaux rétropolées de 1996 à 2004 ; Insee‑DGFiP‑Cnaf‑Cnav‑CCMSA, enquêtes Revenus fiscaux et sociaux 2005 à 2021.
12 Revenus et patrimoine des ménages – Insee Références – Édition 2024 À l’autre extrémité de l’échelle des niveaux de vie, la part des revenus avant redistribution perçue par les 1 % des personnes les plus aisées est passée de 6,3 % en 2004 à 7,7 % en 2021 figure 3. Celle des 0,1 % les plus aisées est passée de 1,7 % à 2,6 % de la masse des revenus déclarés. Cette progression des très hauts revenus déclarés est portée à la fois par une augmentation de la part des revenus d’activité perçus par les actifs les mieux rémunérés, et par la forte hausse des revenus du patrimoine, en particulier des revenus mobiliers. Selon les données des comptes nationaux, les dividendes reçus par les ménages ont été multipliés par cinq entre 1996 et 2021. Cette hausse s’explique en partie par des évolutions de la fiscalité, notamment l’adoption en 2018 du prélèvement forfaitaire unique qui a rendu plus attractive la distribution de dividendes pour les entreprises [Lefebvre et al., 2020 ; Bach et al., 2019]. Les dividendes reçus par les ménages ont augmenté de 41 % entre 2017 et 2019. Concernant les revenus d’activité, dans le secteur privé, la part de la masse salariale détenue par les 1 % des salariés les mieux rémunérés a augmenté de 0,2 point entre 2008 et 2017 et de 1,0 point entre 1998 et 2017 passant de 7 % à 8 % [Berger, Bonnet, 2020]. De plus, les revenus avant redistribution des très hauts revenus sont constitués d’une grande part de revenus du patrimoine : environ 35 % pour les 1 % les plus aisés et plus de 50 % pour les 0,1 % [Cazenave‑Lacroutz, 2018] fiche 1.10. Le système sociofiscal joue un rôle important dans la réduction des inégalités Sur la période 2008‑2021, les inégalités ont nettement augmenté avant redistribution, mais beaucoup moins une fois prise en compte la redistribution monétaire telle que mesurée usuellement. Le système sociofiscal2 a donc limité la hausse des inégalités grâce à la progressivité des impôts directs (impôt sur le revenu notamment) et au ciblage des prestations sociales sous conditions de revenu fiche 1.5. Les mesures sociofiscales ont ainsi soutenu les plus modestes. Certaines prestations − l’allocation aux adultes handicapés (AAH), l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa, ou minimum vieillesse) ou l’allocation de soutien familial (ASF) − ont fait lʼobjet de fortes revalorisations. Le revenu de solidarité active (RSA) et la prime dʼactivité ont remplacé le revenu minimum d’insertion (RMI) et la prime pour lʼemploi (PPE), ces évolutions venant soutenir le niveau de vie des plus modestes [Madec et al., 2018]. La prime dʼactivité a également été revalorisée. Des aides exceptionnelles ont aussi été versées pendant la crise sanitaire liée à la Covid‑19 et pendant la période de forte inflation énergétique [Buresi et al., 2022]. 2 La redistribution étudiée ici nʼinclut pas les aides versées au titre du chèque énergie créées en 2018, ni la baisse des loyers de solidarité intervenue en 2018. 3. Part des revenus déclarés par UC pour les plus aisés en % Catégorie de personnes les plus aisées 2004 2006 2008 2010 20121 20142 2016 2018 2020 2021 Les personnes entre le 9e décile et le 99e centile 20,7 20,7 20,6 20,4 20,5 20,4 20,4 20,5 20,5 20,4 Les 0,9 % suivantes 4,6 4,8 4,9 4,8 5,0 4,8 4,8 5,1 5,0 5,1 Les 0,1 % les plus aisées 1,7 1,9 2,0 2,0 2,0 1,7 1,8 2,3 2,2 2,6 Les 1 % les plus aisées 6,3 6,7 6,9 6,8 7,0 6,5 6,6 7,4 7,1 7,7 1 Rupture de série en 2012 avec le début d’utilisation de la source Filosofi. 2 Rupture de série en 2013. À partir de cette année, la mesure du revenu dans Filosofi est plus complète. Les majorations de pensions de retraite pour avoir élevé trois enfants ou plus, ainsi que l’avantage en nature constitué par la participation des employeurs aux contrats collectifs de complémentaire santé, sont désormais comptabilisés dans le revenu déclaré. De plus, le minimum vieillesse mesuré dans Filosofi couvre l’ensemble des caisses et non plus seulement la Cnav et la CCMSA. Note : Les personnes sont classées selon leur revenu déclaré par unité de consommation (UC). Lecture : En 2021, les 1 % des personnes les plus aisées perçoivent 7,7 % des revenus déclarés par UC par l’ensemble des ménages. Champ : France métropolitaine, personnes appartenant à des ménages fiscaux vivant dans un logement ordinaire dont le revenu déclaré est strictement positif. Sources : Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA, Revenus fiscaux localisés 2004 à 2011, fichier localisé social et fiscal (Filosofi) 2012 à 2021.
13 Insee Références – Édition 2024 – Vue d’ensemble – Depuis le milieu des années 1990, les inégalités de niveau de vie… Depuis le début des années 2000, lʼeffet du système sociofiscal sur la réduction des inégalités sʼest amplifié. En 2002, le système sociofiscal permettait de réduire le rapport interdécile D9/D1 de 32 % et le rapport interquintile des masses de 40 %. En 2021, il les réduit respectivement de 42 % et 45 %. Finalement, après redistribution, le rapport interdécile atteint 3,41 en 2021, le rapport interquintile des masses 4,45 et l’indice de Gini 0,294 figure 4, des niveaux proches des points hauts de 2018 et de 2012 et qui évoluent peu en 2022 encadré 1. Pour tous ces indicateurs, la réduction des inégalités serait encore plus forte en prenant en compte une redistribution dite « élargie », c’est‑à‑dire incluant les transferts sociaux en nature comme la santé, l’éducation, et les services publics collectifs [André et al., 2023]. Avant tous transferts, les ménages aisés (dont le niveau de vie est au moins égal à 1,8 fois le niveau de vie médian) ont en 2019 un revenu par unité de consommation 18 fois plus élevé que celui des ménages pauvres, contre 3 fois après redistribution « élargie ». Encadré 1 – En 2022, niveau de vie, inégalités et pauvreté monétaire restent globalement stables Les niveaux de vie en 2022 sont disponibles depuis juillet 2024, date à laquelle l’essentiel de cet ouvrage était déjà finalisé. Cet encadré dresse un panorama des principales évolutions constatées en 2022. En 2022, selon les données de lʼERFS, la moitié des personnes vivant en logement ordinaire en France métropolitaine ont un niveau de vie inférieur à 2 028 euros par mois, soit 24 330 euros par an [Pen, Rousset, 2024]. Par rapport à son niveau de 2021, le niveau de vie médian est stable en euros constants. Dans un contexte de hausse de l’inflation, plusieurs dispositifs d’urgence pour protéger le pouvoir d’achat des ménages ont été mis en place tout au long de l’année, incluant des revalorisations anticipées (retraites de base et autres prestations sociales) ainsi que des mesures ciblées sur les ménages modestes. Les salariés ont également bénéficié d’une embellie sur le marché du travail. À l’opposé, l’arrêt du versement des dernières aides mises en place pour compenser les interruptions d’activité durant la crise sanitaire a notamment pesé sur le niveau de vie des indépendants. Les inégalités de niveau de vie en France métropolitaine sont restées globalement stables en 2022, que ce soit avant ou après redistribution. Les principaux indicateurs d’inégalité se maintiennent à des niveaux élevés, proches de ceux observés en 2021 : le rapport interdécile s’établit à 3,38 (3,41 en 2021), le ratio interquintile des masses à 4,40 (4,45 en 2021) et lʼindice de Gini à 0,294 (niveau inchangé par rapport à 2021). Le seuil de pauvreté s’établit à 1 216 euros par mois en 2022, stable en euros constants par rapport à 2021. 9,1 millions de personnes vivent avec un niveau de vie inférieur à ce seuil en 2022, soit 14,4 % de la population, un niveau proche de celui de 2021. L’intensité de la pauvreté, c’est‑à‑dire l’écart relatif entre le niveau de vie médian de la population pauvre et le seuil de pauvreté, a fortement fluctué depuis 2020. L’indicateur a reculé en 2022, passant de 20,2 % en 2021 à 19,3 %. Plusieurs mesures exceptionnelles destinées à aider les ménages à faire face à lʼinflation ont été mises en œuvre, dont certaines ciblées sur les ménages modestes : prime exceptionnelle de rentrée, indemnité inflation ou encore revalorisation anticipée au 1er juillet 2022 de certaines prestations sociales et minima sociaux [Abdouni et al, 2023]. Les populations les plus exposées au risque de pauvreté monétaire demeurent les chômeurs (35,3 %), les familles monoparentales (31,4 %), les couples avec trois enfants ou plus (24,6 %) et les enfants de moins de 18 ans (20,4 %). La revalorisation de l’allocation de soutien familiale (ASF) intervenue en novembre 2022 contribue toutefois à soutenir le niveau de vie des familles monoparentales les plus modestes dès 2022. Son effet sera pleinement visible à partir de 2023.