Rapport travail et Cohésion sociale Cahier économiques n° 101 11 Préface La globalisation impose de plus en plus de flexibilité dans le monde du travail, la cohésion sociale ne peut tenir que grâce à des mécanismes de protection contre les aléas de la vie. La deuxième édition du rapport “Travail et cohésion sociale”, publié comme Cahier économique du Statec fait un tour d’horizon de l’état du monde du travail luxembourgeois, sous l’angle du rapport à l’emploi, et dresse un bilan de la cohésion sociale, appréhendée surtout à la marge, par l’exclusion et la précarité. Les mutations du monde du travail Le rapport est une référence obligée dans le volet social de la « Stratégie de Lisbonne ». En effet, le taux d’emploi en 2005, un objectif communautaire majeur, ne progresse que lentement à 63.6%. En raison de la forte présence de travailleurs non résidents, les taux d’emploi des femmes (53.7%) et des travailleurs âgés (31.7%) sont plus utiles: toujours relativement faibles dans la comparaison européenne et ne progressant que lentement, si on néglige l’erreur d’échantillonnage inhérente à toute enquête. Le Rapport consacre des développements inédits au niveau d’éducation et à la formation continue, déterminants, entre autres, du niveau des salaires. Le lien entre travail et distribution des revenus s’établit aisément. La répartition des revenus des ménages est déterminée par le partage de la valeur ajoutée entre revenus du capital et du travail. Ensuite, la répartition du revenu disponible entre les ménages dépend du niveau des salaires, de la composition familiale ainsi que de facteurs individuels comme le capital humain et social. En retranchant les impôts directs et en ajoutant les revenus de transferts, on passe du revenu du travail au revenu disponible du ménage. Un emploi bien rémunéré, stable et évolutif est un bon moyen de lutter contre la précarité, mais il ne suffit pas à assurer un niveau de vie satisfaisant à toutes les catégories sociales au cours du cycle de vie. Il faut, à côté d’un emploi, une redistribution (transferts sociaux, impôts) reposant sur les mécanismes de solidarité (retraites, santé, famille) ainsi que l’accès à des services publics de qualité comme l’enseignement et la formation continue. Pauvreté, précarité, inégalité Selon les dernières estimations, le revenu disponible médian s’établit à 3 790 EUR par mois en 2004 et à 3 844 EUR en 2005. Le revenu disponible médian par équivalent adulte (c.-à-d. tenant compte de la taille et de la composition du ménage) quant à lui s’établit à 2 251 EUR par mois en 2004 et à 2 372 EUR par mois en 2005. Cela correspond à des seuils de risque de pauvreté (60%) de respectivement 1 351 EUR /mois et 1 423 EUR/mois, soit 12.4% respectivement 13% de la population. Comme le montre le présent Rapport, on peut changer les seuils de pauvreté en fixant au lieu de 60% du revenu disponible médian, un seuil plus élevé ou plus bas, selon les normes fixées par la puissance publique après un débat démocratique. Le Rapport évalue la proportion de personnes qui s’estiment défavorisées grâce aux réponses à l’enquête EU-SILC. Le revenu médian minimal de survie est estimé à 2 000 Euros en 2004, ce qui correspond à 12.7% de ménages défavorisés. Enfin, le revenu monétaire n’est pas le seul critère pour évaluer la qualité de la vie. Le Rapport analyse également des dimensions essentielles classées selon la perception qu’en ont les personnes enquêtées: qualité du logement, de l’environnement, étant de santé… La nouvelle doxa qui ferait du « workfare » c.-à-d. des politiques actives de l’emploi la voie royale de l’inclusion ne rendent pas justice de l’efficacité des transferts sociaux (y compris retraites) pour réduire l’inégalité des revenus des ménages. Certes, les ménages qui n’ont pas d’emploi ou qui sont au chômage se retrouvent plus souvent en-dessous du seuil officiel de risque de pauvreté mais il reste cependant toujours 8.3% de ménages classés « working poor » en 2004. L’inégalité des revenus est un élément essentiel de la cohésion sociale, notion abstraite. Tout examen de l’inégalité de revenu et de salaire renvoie à une représentation plus ou moins explicite et cohérente de la justice sociale. « Il y a dans la notion d’inégalité, telle que nous l’employons en règle générale dans les discussions publiques, une dimension normative qui la relie directement à l’idée que l’on se fait de la justice sociale 1 » (Maurin et Savidan, 2006).
1 Alternatives économiques, no 251, octobre 2006.
Rapport travail et Cohésion sociale Cahier économiques n° 101 12 Signalons avec les auteurs précités, que la cohésion sociale peut s’aborder de différents angles, comme l’égalité des chances de départ, la lutte contre les discriminations négatives ou l’identification de certaines franges de la population défavorisée. Les notions plus concrètes de précarité, pauvreté et exclusion, bien qu’utiles risquent d’être trop restrictives et n’épuisent donc pas la problématique de l’inégalité et de ses causes. Le rapport n’exploite pas seulement les deux grandes enquêtes communautaires 2 - EFT (Enquête Forces de Travail 2005) et EU-SILC (European Survey on Income and Living Conditions, 2004 et partiellement 2005) - mais met également à contribution les statistiques administratives provenant de l’Inspection Générale de la Sécurité Sociale, du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle, du Ministère du Logement permettant de documenter certains aspects complémentaires (participation à la vie culturelle et sociale) ou de confronter les sources de données. Comme souvent, les enquêtes sont soumises à plusieurs révisions statistiques suite aux contrôles et vérifications d’usage. Dans cette édition du Rapport, les données de l’enquête EU-SILC ont été mises à jour pour les années 2004 et 2003 et les premières estimations pour 2005 ont été incorporées. Dr Serge Allegrezza
2 Sur commande du STATEC, EU-SILC est produite par le CEPS et EFT par TRANSCOM.
Rapport travail et Cohésion sociale Cahier économiques n° 101 13 Travail et cohésion sociale: un portrait global
- Travail - Emploi Entre 2000 et 2005, l’emploi salarié intérieur (incluant les frontaliers mais excluant les fonctionnaires des institutions internationales et les résidants travaillant à l’étranger) est passé en moyenne annuelle de 245 415 personnes à 290 419. Parallèlement le nombre de demandeurs d’emploi augmente de 4 964 en 2000 à 9 845 personnes en 2005 et la proportion de frontaliers dans l’emploi salarié passe de moins de 36% à près de 41% sur la même période. Cette première partie tente d’analyser le marché du travail à travers des éléments tels que le type de contrat, l’emploi intérimaire, la nationalité de la main-d’œuvre et ses déséquilibres à travers le profil des chômeurs ou encore la confrontation des demandeurs d’emplois aux postes vacants et l’évolution des inscriptions et des assignations ADEM par exemple. Le tableau ci-dessous, issu de l’enquête sur les forces de travail et couvrant uniquement la population résidente, reprend quelques éléments du marché de l’emploi luxembourgeois. Tableau 1: Situation de l’emploi résident au Luxembourg en 2005 Salariés Salariés à temps plein Salariés à temps partiel pourcentage: 82.2% pourcentage: 17.8% femmes: 31.4% femmes: 92.5% pourcentage: 92.9% pourcentage: 94.7% pourcentage: 7.8% pourcentage: 7.1% pourcentage: 5.3% pourcentage: 92.2% Source: STATEC, Enquête sur les forces de travail 2005 Avec un CDD Ne désire pas travailler plus d'heures Avec un CDI Avec un CDD Désire travailler un nombre d'heures plus élevé Avec un CDI 1.1 Principales évolutions sur le marché du travail: 2000 - 2005 1.1.1. Méthodologie, définitions et constats Dans le chapitre qui suit, le lecteur rencontrera les indicateurs traditionnels du marché du travail dont les sources, définitions et rappels méthodologiques sont rappelés ci-dessous. Enquête sur les Forces de Travail La plupart des indicateurs de la présente section sont issus de l’Enquête sur les Forces de Travail (EFT) menée auprès de quelque 8 500 ménages privés. Bien qu’elle soit très riche en informations sur les résidants au Grand-Duché de Luxembourg, ses résultats com- portent une certaine marge d’erreur. Cette erreur d’échantillonnage est d’autant plus grande que les effectifs en jeu sont faibles. Au Luxembourg, où la taille de l’échantillon est relativement réduite en comparaison avec d’autres pays (même si le taux de sondage est plutôt élevé), cette marge d’erreur peut
Rapport travail et Cohésion sociale Cahier économiques n° 101 14 devenir très importante dès que l’on procède à une ventilation plus fine des résultats. Pour l’analyse du marché du travail luxembourgeois, ces enquêtes ont un autre désavantage à savoir le fait que les frontaliers, qui représentent aujourd’hui pas loin de 40% de l’emploi salarié, ne sont pas inclus dans l’échantillon. Pour les différents taux d’emploi, cela ne présente pas d’inconvénient en soi, puisqu’ils se rapportent par définition aux résidants. Mais si ces taux doivent fournir une indication sur l’offre de travail au Luxembourg, la non prise en compte des frontaliers ne peut que donner une image incomplète de la situation. Notons également qu’à partir de 2003 l’enquête EFT ne se rapporte plus à une seule semaine de référence au printemps mais à toute l’année. Comme cette semaine unique de référence se situait généralement fin avril, début mai, où la participation à la vie professionnelle était particulièrement élevée, l’ancienne méthodologie avait le désavantage de surévaluer l’emploi. Que les taux d’emploi baissent entre 2004 et 2003, tel que publié dans le rapport précédent, n’avait pas manqué de soulever quelques interrogations et on avait alors suggéré qu’une des causes de cette évolution pourrait être une forte sous-représentation des ménages d’une personne dans l’échantillon. En raison des taux d’emploi particulièrement élevés de cette catégorie de personnes, leur trop faible représentation ne pouvait, en l’absence de toute prise en compte de la taille du ménage parmi les variables de pondération, que tirer vers le bas les taux en question. A côté de l’âge, du sexe et de la nationalité, la taille du ménage fut donc introduite parmi les variables de repondération à partir de 2002. La répartition de la population de référence des ménages privés selon ces divers critères de pondération a été calculée grâce aux techniques utilisées pour la projection des ménages privés, technique expliquée dans la publication « Economie et statistiques » 9/2006. La prise en considération de la taille du ménage a bien permis d’obtenir une évolution plus plausible entre 2003 et 2004. Si le taux d’emploi des 15 à 64 ans de sexe masculin diminue légèrement, celui des femmes progresse. Le recul relativement important observé, pour ces dernières, avec les anciens chiffres avait plutôt étonné. Ajoutons encore que la non réponse différentielle aboutit à une sous estimation des non salariés que la repondération avec des variables démographiques ne permet pas de redresser. Taux d’activité Pour un groupe d’âges donné, le taux d’activité est la proportion de la population active (population ayant un emploi + chômeurs) dans la population du même groupe d’âges. Taux d’emploi Pour un groupe d’âges donné, le taux d’emploi s’obtient en divisant le nombre de personnes ayant un emploi par l’effectif total du groupe. Le choix de fixer la limite d’âge inférieure à 15 ans est contestable, dans la mesure où un pays qui a des taux de scolarisation élevés (et donc des taux d’emploi assez bas) entre 15 et 19 ans se trouve pénalisé par rapport à des pays où à ces âges, la fréquentation scolaire est beaucoup plus faible. Si la borne supérieure est à 64 ans, c’est bien pour pouvoir mettre en évidence l’effet négatif sur le taux d’emploi global de départs à la retraite jugés prématurés. C'est notamment pour cette raison qu'un taux d'emploi portant uniquement sur les 55 à 64 ans est calculé. 1.1.2 La main-d’œuvre étrangère dans l'économie luxembourgeoise La présence d’une importante main-d’œuvre étrangère est une constante dans l’économie luxembourgeoise. Le graphique ci-après couvrant ces cinquante dernières années montre que l’écart entre l’offre de travail émanant de la seule population autochtone et les besoins globaux de l’économie est même allé en s’accroissant. La première ne varie guère, la régression de l’emploi masculin autochtone étant compensée par une progression de celui de leurs homologues féminines. Ce qui frappe dans l’évolution de la main- d’œuvre étrangère, c’est la véritable explosion qu’elle connaît depuis la deuxième moitié des années 1980. Ce nouveau dynamisme coïncide avec l’entrée de plus en plus massive de travailleurs frontaliers.