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Dossier

Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques Didier Blanchet et Françoise le Gallo* La démographie française a connu plusieurs i nfléchissements ou ruptures de tendance au cours des dernières décennies. Ceux-ci se sont répercutés sur les hypothèses et les résultats des projections démographiques régulière ment produites par l’Insee. Au début des années 1980, l’ensemble des données disponibles laissa ient attendre un arrêt assez rapide de la croissance de la population française : chute de la fécondité, forte réduction des flux migra- toires, ralentissement des gains d’espéranc e de vie. Cette perspective d’un retournement de la population s’est progressivement éloignée au cours des trente années qui ont suivi. Le vieillissement de la population n’a, lui, jamais été infirmé au cours du temps même si le discours sur les causes de ce vieillissement a, lui, légèrement évolué. L’effet prépondérant de l’allongement de la durée de la vie a été réaffirmé au cours des exercices de projection successifs. Les projections démographiques ne peuvent p rétendre à l’exactitude lorsqu’elles décri- vent l’évolution à venir de la population et de sa structure. Elles cherchent, plus modeste- ment, à balayer au mieux l’éventail des futur s démographiques possibles, sur la base des tendances courantes. On s’intéresse ici aux pr ojections des trente dernières années, en les resituant dans une perspective plus longue : cela fait en effet plus d’une cinquantaine d’années que l’Insee produit ce type de projections, en général à l’issue de chaque recense- ment. Les premières projections produites p ar l’Institut l’avaient été en pleine période du baby-boom et tablaient sur sa poursuite à court et moyen termes. Les projections conduites depuis les années 1980 ont intégré la fin de cette parenthèse de forte natalité. Elles ont d’abord conduit à anticiper un arrêt assez rapide de la croissance de la population française. Cette perspective s’est rééloignée dans les p rojections plus récentes, mais sans remise en cause d’une autre tendance de fond, l’élévation de la part de la population âgée. Des projections démographiques à long terme : comment et pourquoi ? Sous leur forme la plus usuelle, les projections démographiques sont un exercice de type quasi comptable dont le principe est simple. On part de la structure par âge courante de la population. On la fait vieillir de proche en proche en appliquant aux effectifs par sexe et âge des hypothèses d’évolution des probabilités de décès, et on réalimente cette pyramide à la base par des projections de naissances annuelles dérivées d’hypothèses sur les taux de fécon- dité par âge de la population féminine. On comp lète la projection par la prise en compte de flux migratoires nets (entrées moins sorties), eux aussi spécifiques à chaque âge. Il est facile de dérouler l’exercice à long terme, et c’est de cette façon que l’on voit le mieux les consé- quences des tendances démographiques cour antes. Les phénomènes démographiques ont en effet une grande inertie et les changements de tendance ne peuvent s’apprécier que dans la durée. Dossier - Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques 33

  • Didier Blanchet et Françoise le Gallo, Insee. Les premiers exercices de ce type à avoir été produits en France l’ont été à partir des années 1920 [Sauvy, 1928]. À l’époque, l’objectif était en général d’alerter l’opinion ou les décideurs sur le risque de décroissa nce de l’effectif de la population totale. Un premier exercice publié par l’Insee au lendemain de la guerre s’inscrit encore dans cette tradition [Grot, 1946] 1 . Mais, très rapidement, la perspective d’un déclin démographique s’éloigne sous l’effet du baby-boom , c’est-à-dire le maintien, pendant plusieurs décen - nies, d’une fécondité à un niveau très largement supérieur au seuil de renouvellement des générations. L’usage des projections démographiques devi ent alors plus court-termiste. Il s’agit de fournir des données de base aux exer cices de planification : ressources en main-d’œuvre, besoins en construction de logement, en équipements scolaires, etc. C’est dans ce contexte que l’Institut recommence à publier sur ce thème, en 1958 et 1960 [Febvay, 1958 ; Febvay et Hayoun, 1960], avec des horizons de respectivement 17 et 20 ans. L’alignement sur l’horizon du Pl an était encore plus marqué pour l’exercice suivant, publié en 1964, et qui se limitait à une perspective à sept ans (fi gure 1).C e t exercice avait par ailleurs été mené alors que rien ne laissait attendre la chute de la fécondité qui allait marquer les dix années suivantes. La projection tablait donc sur le maintien d’une fécondité élevée, à 2,4 enfants par femme. Elle supposait aussi la prolongation de flux de migrations élevés des années antérieures (fi gures 2 et 3).D a n s un contexte d’immigration planifiée, il s’ag issait d’ailleurs d’une variable de commande presque autant que d’une hypothèse. La valeu r retenue était de 130 000 entrées nettes annuelles, en sus d’un reliquat de flux issus des rapatriements d’Algérie, dont l’effet sur les flux migratoires avait culminé en 1962 avec un record de 860 000 entrées nettes. À l’horizon de sept ans qu’avaient retenu ces projections , les hypothèses de mortalité étaient enfin très peu déterminantes, surtout pour les projecti ons de main-d’œuvre et d’effectifs scolaires. Là aussi, l’hypothèse retenue prolongeait les tendances antérieures. Depuis cet exercice de projection maintenan t vieux de cinquante ans, sept autres ont été menés. Comment leur contenu a-t-il évolué ? 34 Trente ans de vie économique et sociale
  1. Voir Hivert, Norvez et Rollet (1987) pour un retour su r les projections conduites en France de 1928 à 1979. Auteurs et année de publication Date de démarrage Horizon Hypothèse(s) de fécondité (enfants par femme) Hypothèse migratoire (flux net) Febvay et al. (1964) 1964 1971 (+7) 2,4 130 000 + rapatriements Calot et al. (1970) 1970 1985 (+15) 2,0 et 2,4 130 000 Dinh et Labat (1979) 1975 2020 (+45) 1,8 et 2,1 0 Dinh et Labat (1986) 1985 2040 (+55) 1,8 0 Dinh (1995) 1990 2050 (+60) 1,8 50 000 Brutel et Omalek (2003) 2000 2050 (+50) 1,8 50 000 Robert-Bobée (2006) 2006 2050 (+44) 1,9 100 000 Chardon et Blanpain (2010) 2007 2060 (+53) 1,95 100 000
  2. Récapitulatif des hypothèses centrales des projections démographiques françaises depuis 1964, hors mortalité Champ : France métropolitaine. Source : Insee, estimations et projections de population. Fécondité et flux migratoires : des hypothèses prolongeant les niveaux du moment Le premier élément qui différencie ces exercices successifs est le retour progressif aux horizons longs des projections d’avant-guerre ou de l’immédiat après-guerre : les 7 ans de 1964 deviennent 15 ans en 1970, puis 45 ans en 1979. L’horizon est porté à 60 ans en 1995 pour se caler sur l’échéance de 2050 qui sera conservée pour les deux exercices suivants, en 2003 et
  3. Pour les projections de 2010, l’échéance retenue a été l’année 2060. Cet allongement de l’horizon a deux explica tions complémentaires. Le choc pétrolier de 1974 a ouvert une période d’incertitude économique qui a fait progressivement régresser l’ambition de planification macroéconomique quantitative à court terme. À l’inverse, le souci du long terme s’est progressivement développé, avec la prise de conscience du phénomène de vieillissement démographique et de ses conséquences pour l’équilibre du Dossier - Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques 35 0 1 2 3 4 5 1910 1920 1930 1940 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2012p 0 200 400 600 800 1 000en milliers Naissances (échelle de droite) Nombre d’enfants par femme (échelle de gauche)
  4. Évolution de la fécondité Champ : France métropolitaine. Source : Insee, statistiques de l’état civil et estimations de population. 0 100 200 300 400 500 600 700 800 900 1 000 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2012 p en milliers
  5. Évolution du solde migratoire Champ : France métropolitaine. Source : Insee, estimations de population et statistiques de l’état civil. système de protection sociale. Ce basculement s’est d’abord opéré au sein du Commissariat du Plan lui-même, qui a géré la concertation prospective sur les retraites jusqu’à la fin des années 1990, avec notamment le livre blanc sur les retraites en 1990 et le rapport Charpin de 1999. Cette expertise a ensuite été transférée au C onseil d’orientation des retraites qui est désormais l’un des principaux utilisateurs des projections démographiques de l’Insee. Cet allongement de l’horizon rend désormais beaucoup plus cruciale la question du choix des hypothèses. Les démographes ont cer tes l’habitude de relativiser ce problème en différenciant projections et prévisions : le but des projections est d’illustrer les conséquen- ces à long terme de tel ou tel scénario d’évolution des paramètres ou comportements démographiques, sans prétendre prévoir ce que sera effectivement l’évolution démogra - phique future. Ceci les amène à choisir des éven tails d’hypothèses assez larges pour balayer au mieux la gamme de ces futurs démographiques possibles. Néanmoins, on attend aussi de l’exercice qu’il caractérise ceux de ces possibles qui apparaissent les plus vraisemblables. Ce sera le rôle des scénarios médians ou tendanciels sur lesquels on va se focaliser ici. Leurs hypothèses ont nécessairement évolué sous l’effet des évolutions démographiques consta - tées. Les résultats des projections sont donc , en quelque sorte, un miroir des tendances courantes des principaux paramètres démographiques. En matière de fécondité, le premier mouvement a été d’intégrer le constat de fermeture de la parenthèse dubaby-boom. Ceci ne s’est fait que par étapes. Lors des projections de 1970, la fécondité avait commencé à chuter depuis six ans, mais on ne savait pas si le processus n’était qu’un accident conjoncturel réversible ou si la chute était durable. On avait géré cette incertitude en renonçant à l’affichage d’une hypothèse centrale unique et ce sont deux hypothèses qui étaient mises sur le même plan : 2,0 et 2,4 enfants par femme. La même démarche avait été appliquée en 1979, avec deux hypothèses décalées vers le bas, l’hypothèse haute correspondant tout juste au remplacement des générations de 2,1 enfants par femme, l’hypothèse basse étant celle d’un maintien au niveau alors observé de 1,8 enfant par femme. Depuis cet exercice, la fécondité a fluctué assez peu pour qu’on se soit permis de revenir à une hypothèse centrale unique, mais suffis amment pour que cette hypothèse ait dû être ajustée, légèrement, pour les deux dernier s exercices. L’hypothèse centrale a été de 1,8 enfant par femme à trois reprises, en 1986, 1995 et 2003, avant de remonter à 1,9 enfant par femme en 2006 puis 1,95 en 2010. Dans le domaine migratoire, le choix a touj ours été d’une hypothèse centrale unique, mais avec une évolution progressive d’une déma rche plutôt normative, reflétant les choix affichés ou supposés du planificateur ou du po litique, vers une hypothèse davantage censée prolonger les tendances observées. L’approche normative a prévalu jusqu’en 1985. En 1970, le VI e plan avait posé une hypothèse de flux identique à celle retenue en 1964 : 130 000 entrées nettes annuelles, dont 80 000 entrées d’actifs. C’était avant le tournant de la politique migratoire de 1973 et l’affichage d’ un objectif de solde migratoire nul, que l’Insee avait traduit en hypothèses de projection en 1979 et encore en 1986. Mais cette hypothèse n’a jamais été validée par les faits. Même lorsqu’on cherche à contraindre à zéro les flux légaux de travailleurs, il reste d’autres voies d’entrées légales – le regroupement familial, l’accueil de réfugiés –, et les projections de population résidente totale se doivent aussi de prendre en compte les entrées illégales. Aux flux migratoires majoritaire - ment européens d’avant 1974 se sont substitués des flux originaires d’Afrique du Nord et subsaharienne, ainsi que des flux d’origine asiatique. La difficulté est le caractère assez fluctuant de tous ces mouvements qui sont sensibles aux évolutions des contextes politique et économique à la fois du pays d’accueil et des pays de départ. L’incertitude qui en résulte suscite une attirance vers des chiffres ronds, tout chiffre intermédiaire risquant de créer une illusion de précision qu’on ne souhaite pas donne r à l’exercice. C’est ainsi que les chiffres retenus ont été à deux reprises de 50 000 entrées annuelles, en 1995 et 2003, puis nettement majorés au niveau de 100 000 entrées annuelles, en 2006 et 2010. 36 Trente ans de vie économique et sociale Les hypothèses d’espérance de vie : extrapoler une tendance Qu’il s’agisse de fécondité ou de migration, le s hypothèses se formulent systématique - ment sous forme d’un chiffre cible, supposé atteint assez rapidement. Ceci facilite leur synthèse sous forme de tableau. Pour l’espér ance de vie, la question est plutôt comment extrapoler la tendance observée sur le passé, c’est-à-dire de savoir à quelle vitesse on la fait continuer à progresser, avec quelles inflexions ou saturations. Une représentation graphique est plus adaptée à la visualisation de ce genre d’hypothèse (fi gure 4). Son principe est celui qui sera retenu pour la plupart des autres figures de ce dossier. Il consiste à donner la courbe de l’évolution réelle de la variable d’intérêt, telle que connue à ce jour (ici l’espérance de vie, courbe rouge), et d’y associer les prolongements qui en ont été proposés lors de chaque exercice. Ils sont donnés en pointillés rouges pour la dernière projection de 2010 et en traits noirs pour l’ensemble des projections plus anciennes. Cette représentation permet d’abord de revisualiser l’allongement progressif de l’horizon des projections : d’abord très brèves, les lignes de prolongation s’étirent progressivement. On observe ensuite le grand conservatisme des h ypothèses d’espérance de vie féminine jusqu’en 1986. Ce conservatisme a eu ses raisons. La progression de l’espérance de vie féminine avait connu une légère inflexion au tournant des années 1970 qui pouvait sembler annonciatrice d’un phénomène de saturation : les projections de 1964, 1970 et 1979 parta - geaient toutes l’idée que cette saturation interviendrait autour d’un niveau d’environ 78 ans pour l’espérance de vie à la naissance. La proj ection de 1985 intègre le fait que ces trois projections se sont révélées largement en deçà de l’évolution réelle. Elles partent d’un niveau qui a déjà atteint 80 ans, mais elles gardent l’hypothèse d’une saturation, un peu moins rapide – elle ne se fait que vers 2020 – à un niveau de 82,5 ans. Là encore, l’hypothèse se révélera très en deçà de la réalité : la progression réelle de l’espérance de vie adopte un rythme régulier qui fait progressivement oublier l’inflexion des années 1970. Le conservatisme des hypothèses de mortalité finit par apparaître trop décalé par rapport aux évolutions réelles [Vallin, 1987]. On a donc pris progressivement le parti d’extrapoler assez largement la tendance courante, se bornant à la laisser s’infléchir très progressivement mais sans Dossier - Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques 37 60 65 70 75 80 85 90 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 20202030 2040 2050 2060 ans 1964 1970 1979 1986 1995 2003 2006 65 70 75 80 85 90 95 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020 2030 2040 2050 2060 ans 1964 1979 1970 1986 1995 2003 2006 Hommes Femmes
  6. Évolutions effectives et projetées de l’espérance de vie Champ : France métropolitaine. Lecture : en 1990, l’espérance de vie des hommes à la naissance était de 72,8 ans. L ’hypothèse médiane des projections démographiques publiées en 1995 rete- nait une espérance de vie de 82,2 ans en 2050. Note : la courbe rouge continue donne l’évolution réelle, prolongée en pointillé par l’hypothèse de la dernière projection en date, celle de 2010. Les traits noirs fins correspondent aux hypothèses retenues pour les autres exercices. L ’année indiquée sur les courbes est celle de la publication. Source : Insee, statistiques de l’état civil et estimations de population. saturation. Le faisceau des hypothèses ent re projections successives se resserre donc, et, jusqu’à nouvel ordre, s’est trouvé à peu près confirmé par l’évolution réelle. En particulier, l’épisode de la canicule de 2003, qui aurait pu être perçu comme premier signe d’une nouvelle inflexion de tendance, est resté en fait très ponctu el et largement compensé par les évolutions des années postérieures. S’agissant de l’espérance de vie masculine, les trois premiers exercices ont été beaucoup plus hésitants que pour les femmes. Les projections de 1964 et 1970 avaient fait l’hypothèse d’une convergence de l’espérance de vie masculine vers l’espérance de vie féminine. Cette hypothèse ne sera pas du tout confirmée. Au contraire, le freinage de l’espérance de vie au tournant des années 1970 s’avère bien plus marqué pour les hommes que pour les femmes. La projection de 1979 en avait pris acte de manière radicale, en faisant l’hypothèse d’une espérance de vie quasiment stationnaire pour les hommes. La suite del’histoire est similaire à celle des hypothèses relatives à l’espérance de vie féminine : adoption d’une hypothèse un peu plus favorable en 1986, mais toujours avec une saturation relati vement rapide puis, après cette date, choix d’hypothèses systématiquementplus favorables, peu remises en cause par les évolutions consta- tées. Au total, les hypothèses d’espérance de vie retenues dans les projections de 2010 pour l’horizon 2060 sont de 85 ans pour les hommes et de 91 ans pour les femmes. Le retournement de la population globale : une perspective qui s’est progressivement éloignée Ces révisions d’hypothèses ne pouvaient aller sans révisions des résultats, mais l’importance de ces révisions ne doit pas être surestimée. Une projection démographique ne se confirme pas ou ne s’infirme pas en bloc : l’inertie et la robustesse des résultats ne sont pas les mêmes pour les différents segments de la population. Pour les classes d’âge plus âgées, la projection s’appuie très largement sur des effectifs déjà constatés et sur l’application d’une mortalité dont l’évolu- tion est très tendancielle : à ce niveau, la projection présente une forte inertie. En revanche, la projection peut être plus instable dès le court terme pour les tranches d’âge actives, selon les hypothèses retenues sur les flux migratoires, et également pour les tranches d’âge les plus jeunes, en cas d’évolution imprévue de la fécondité. 38 Trente ans de vie économique et sociale 40 45 50 55 60 65 70 75 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020 2030 2040 2050 2060 en millions 1964 1970, hypothèses 2,0 et 2,4 1979, hypothèses 1,8 et 2,1 1986 1995 2003 2006
  7. Prévisions successives et réalisations pour la population totale Champ : France métropolitaine. Lecture : en 2006, la population totale pour la France métropolitaine était de 61,4 millions d’habitants. La valeur attendue pour 2050 était de 70 millions d’habi- tants, selon l’hypothèse médiane des projections réalisées cette année-là. Note : la courbe rouge continue donne l’évolution réelle, prolongée en pointillé par le résultat de la dernière projection en date, celle de 2010. Les traits noirs fins correspondent aux résultats obtenus lors des autres exercices. L ’année indiquée sur les courbes est celle de la publication. Source : Insee, estimations et projections de population. La projection de population totale fait masse de ces différents éléments d’incertitude, et le message a effectivement sensiblement évolué d’un exercice à l’autre(figure 5). On laissera rapidement de côté les résultats des projections de 1964 et de 1970. La première était de très court terme, et, sur un tel horizon, elle n’avait pas eu trop de mal à coïncider avec l’évolution réelle. Celle de 1970 n’avait pas eu cette chance, malgré un horizon à peine plus long. La raison a été son insuffisante prise en compte de la baisse de fécondité amorcée en 1965 et son hypothèse de prolongation des flux migratoires aux niveaux élevés de la période de reconstruction d’après-guerre. Le dynamisme de cette projection s’expliquait aussi par l’hypothèse, non confirmée, de hausse rapide de l’espérance de vie masculine destinée à la faire converger avec l’espérance de vie féminine. À partir de 1979, on passe au contraire à une série de projections dont les résultats vont être en deçà de la croissance à venir de la population totale. Dans un premier temps, le cumul d’hypo- thèses de fécondité basse, d’arrêt des flux migratoires et de faible progression de l’espérance de vie conduisent à projeter un plafonnement assez r apide de la population totale, suivie d’un retournement à la baisse. Une population sans flux migratoires et avec une fécondité inférieure au seuil de remplacement des générations peut continuer à croître quelque temps par effet de vitesse acquise – si la fécondité en baisse s’applique à des générations de mères dont les effectifs sont encore croissants – mais ceci n’est que temporaire. Au-delà, la croissance ne peut plus découler que de la poursuite de la baisse de la mortalité, or celle-ci n’était pas assez forte dans le scénario bas des projec- tions de 1979 pour compenser le non-renouvellementdes générations : la population était alors prévue culminer à 55 millions d’habitants dès ledébut des années 2000, avant d’amorcer une décrue. À partir de là, toutes les révisions des trente dernières années ont été dans le sens d’abord d’un report puis de l’effacement de cette décrue. Ceci est venu à la fois de la remontée progressive de l’hypothèse migratoire, à50 000 puis 100 000 entrées nettes annuelles, de la remontée plus légère mais néanmoins significative de l’hypothèse de fécondité – de 1,8 à 1,95 enfant par femme – et aussi du plus grand dynamisme imprimé à l’espérance de vie. À compter de l’exercice de 2006, le scénario médian ne projette plus de retournement de la population totale. Dans le dernier exercice, celui de 2010, la population croît continûment jusqu’à 73 millions d’habitants en 2060. En matière de population d’âge actif, ces hypothèses d’espérance de vie ne jouent quasiment pas, puisque les baisses attendues de la mortalité concernent désormais surtout les 60 ans ou plus. Mais on note la même séquence d’un excès d’optimisme en 1964 et surtout en 1970, puis d’un excès de pessimisme ayant systématiquement conduit à envisager un retournement de la population d’âge actif à partir de 2006(figure 6), date du début du passage à 60 ans des Dossier - Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques 39 21 23 25 27 29 31 33 35 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020 2030 2040 2050 2060 en millions 1964 1970 1979, hypothèses 1,8 et 2,1 1986 2006 2003 1995
  8. Prévisions successives et réalisations pour la population d’âge actif, pour les 20-59 ans Champ : France métropolitaine. Lecture : en 2006, l’effectif des 20-59 ans était de 33,1 millions d’habitants. L ’hypothèse centrale des projections réalisées cette année-là conduisait à un effectif de 32,3 millions en 2050. Note : la courbe rouge continue donne l’évolution réelle, prolongée en pointillé par le résultat de la dernière projection en date, celle de 2010. Les traits noirs fins correspondent aux résultats obtenus lors des autres exercices. L ’année indiquée sur les courbes est celle de la publication. Source : Insee, estimations et projections de population. premiers baby-boomers . Ce retournement se comprenait aisément. Une fécondité de 1,8 enfant par femme signifiait un déficit de naissances d’environ 15 % par rapport au niveau de renouvellement de 2,1 enfants par f emmes, soit environ 120 000 naissances « manquantes » pour maintenir l’effectif des différentes tranches d’âge. Un flux migratoire de 50 000 entrées annuelles était insuffisant à combler ce déficit. Or tel n’est plus le cas lorsqu’on combine un flux de 100 000 entrées annuelles avec une fécondité de 1,9 puis 1,95 enfant par femme. Globalement, c’est à une quasi-stabilisation de cette population d’âge actif que conduisent les hypothèses des dernières projections. Le vieillissement démographique : une perspective jamais infirmée Ceci étant, la révision des messages sur l’évolution de la population totale ou de la population d’âge actif n’a jamais conduit à revoir ceux portant sur le vieillissement de la population, mesuré conventionnellement par le ratio des personnes âgées de 60 ans ou plus à celles âgées de 20 à 60 ans. Pour quelle raison ? Si la principale cause du vieillissement attendu de la population française avait été la baisse du nombre d’actifs, passer d’une projection de baisse à une projection de stabilisa - tion pour les 20-60 ans aurait effectivement c onduit à modifier radicalement le message sur le vieillissement. Mais cette vision d’un vieillissement « par le bas », c’est-à-dire par le dénominateur, est erronée. La hausse attendue du ratio des 60 ans ou plus sur les 20-60 ans découlait et découle avant tout d’un effet « numérateur », la croissance du nombre de 60 ans ou plus, ce qu’on qualifie de vieillissement « par le haut ». La force et la robustesse de cet effet numérateur expliquent la permanence du message sur le vieillissement de la population française, particulièrement marqué de 2006 à 2040 (fi gure 7). Il est dû à la fois à l’allonge- ment tendanciel de l’espérance de vie et au passage aux âges seniors des générations nombreuses nées entre 1946 et le milieu des années 1975. Face à cette tendance, les révisions à la hausse de l’évolution du nombre d’actifs n’ont apporté que des correctifs, surtout lors des projections de 2006. 40 Trente ans de vie économique et sociale 20 30 40 50 60 70 80 1950 1960 1970 1980 1990 2000 2010 2020 2030 2040 2050 2060 en % 1995 2003 1986 1979, hypothèses 1,8 et 2,1 1970 1964 2006
  9. Prévisions successives et réalisations pour le ratio (60 ans et plus)/(20-59 ans) Champ : France métropolitaine. Lecture : en 2006, il y avait 39 personnes de plus de 60 ans pour 100 personnes âgées de 20 à 59 ans. L ’hypothèse centrale des projections réalisées cette année-là conduisait à un ratio de 69 % en 2050, identique à celui prévu dans les der nières projections disponibles, celles de 2010. Note : la courbe rouge continue donne l’évolution réelle, prolongée en pointillé par le résultat de la dernière projection en date, celle de 2010. Les traits noirs fins correspondent aux résultats obtenus lors des autres exercices. L ’année indiquée sur les courbes est celle de la publication. Source : Insee, estimations et projections de population. Ce message restait encore peu affirmé dans les projections de 1979 d’une part parce qu’elles se limitaient à l’horizon de 2020, d’autre part en raison de leur hypothèse très conservatrice sur l’espérance de vie. Mais, de puis trente ans, les résultats s’inscrivent dans une fourchette relativement serrée, de 61 à 73 personnes de plus de 60 ans pour 100 person- nes de 20 à 60 ans en 2040, contre 38 % en 2006, date de l’arrivée à 60 ans des premières générations de baby-boomers. À l’horizon 2060, celui des projections de 2010, ce ratio s’éta- blirait à 70 personnes en âge de retraite pour 100 personnes en âge d’activité. Au total, la situation française se caractérise par un assez fort baby-boom, suivi d’un décrochement des naissances au milieu des années 1970 mais avec une relative stabilisation depuis cette date. Le baby-boom a d’abord freiné le vieillissement jusqu’en 2006, mais, combiné au décrochement des naissances, il est désormais en train de l’accélérer. Le passage à la retraite des premières générations « creuses » le freinera à nouveau à partir de 2035. Mieux comprendre les sources du vieillissement : quels enjeux ? Préciser ainsi la part des différents facteurs du vieillissement influence notre façon d’appréhender et de gérer ses conséquences. Tant qu’a dominé la thèse du vieillissement par le bas, on a pu le considérer comme intégralement évitable par la migration ou par la relance de la politique familiale, ce qui était erroné. Ces deux instruments peuvent certes aider à modérer l’ampleur du phénomène, mais elles ne peuvent l’éviter. L’émergence d’une nouvelle donne démographique est inéluctable. De cette mise en avant du vieillissement par le bas, on est ensuite passé à la mise en avant des effets de l’allongement de la durée de vie. Ceci est venu à l’appui des politiques de remontée de l’âge de la retraite : l’allongement de la vie active est une réponse qui semble naturelle à l’allongement de la durée de vie totale. Mais une bonne part du vieillissement des années 2006-2040 ne découle pas que des gains d’espé- rance de vie attendus. Il découle aussi des gains d’espérance de vie passés, ceux que le baby-boom avait temporairement réussi à masquer. Ceci explique que des politiques d’indexation de l’âge de la retraite sur les gai ns d’espérance de vie prospectifs ne suffisent pas à rétablir l’équilibre financier des régimes de retraite et que d’autres leviers aient besoin d’être mis en œuvre, qu’il s’agisse de hau sse des cotisations ou de baisse des taux de remplacement. Enfin, l’examen rétrospectif des projections démographiques passées permet de se faire une idée de l’incertitude qui les affecte. La démographie est certes un domaine où la projec- tion à long terme est plus fiable que dans beaucoup d’autres domaines, mais elle reste sujette à erreurs et révisions. Un réexamen des projections actuelles qui sera conduit dans trente ans nous révèlera en quoi et à quel degré les prévisi onnistes actuels auront pu se tromper, sans qu’on puisse présager du signe de ces erreurs : aurons-nous été trop ou pas assez optimistes sur l’espérance de vie ? Les flux migratoires attendus se seront-ils réalisés ? La fécondité va-t-elle rester stable ou enregistrer de nouveaux soubresauts ? Cette incertitude ne doit pas être grossie, mais elle ne peut être ignorée. Face à elle, les politiques publiques se doivent d’être adaptatives, prêtes à intégrer les inévitables révisions des projections démographiques futures. /c110 Dossier - Retour vers le futur : trente ans de projections démographiques 41 42 Trente ans de vie économique et sociale Pour en savoir plus Brutel C. et Omalek L., « Projections démographiques pour la France, ses régions et ses départe - ments (horizon 2030-2050) », Insee Résultats, série Société, n° 16, 2003. 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